[CRITIQUE] IMPORT EXPORT de Ulrich Seidl

Non, le cinéma Autrichien ne se résume pas à Michael Haneke. Depuis plus de vingt ans, Ulrich Seidl réalise des documentaires à la lisière de la fiction (et inversement) et dissèque l’horreur du bas monde, muni d’une caméra scalpel. Avec Import Export, son second long métrage de fiction, le réalisateur de Dog Days propose un bloc opaque et perturbant. Il sort de manière confidentielle début janvier, dans un nombre limité de salles. On compte sur votre curiosité pour le soutenir.

Dans Import Export, on suit non pas plusieurs personnages à la manière d’un film choral comme dans Dog Days mais juste deux destins boueux, à se flinguer, dans un univers qui épouse les contours du pâle quotidien : une jeune mère Ukrainienne venue en Autriche pour travailler dans un service de gériatrie et s’occuper de corps grabataires en très mauvais état et un Autrichien venu en Ukraine avec son beau-père pour installer des distributeurs de bonbons dans des quartiers désaffectés. Contrairement à ce que l’on pourrait attendre d’une telle histoire, leurs trajectoires migratoires ne se croiseront pas mais les sorts demeurent identiques. Ils représentent chacun deux mondes distincts mais sont rapprochés par la même misère (affective, sexuelle, sociale) et demeurent les proies d’un système capitaliste qui ne laisse aucun espace aux laissés-pour-compte.

Au-delà de toute provocation, Ulrich Seidl creuse le sillage de Werner Herzog en faisant des documentaires comme des fictions, et inversement. Son but, c’est d’interroger le regard du spectateur sur ce qu’il voit, sur ce qui est vrai ou faux, sur ce qui est choquant ou pas. Avec Import Export, il continue en proposant une succession de séquences qui semblent arrachées au réel et qui pourtant proviennent d’une base artificielle (le scénario et les acteurs ont été définis à l’avance). On comprend mieux ce film en ayant vu les précédents travaux de Ulrich Seidl et en saisissant sa détermination secrète : montrer frontalement ce qui existe mais que l’on n’a pas envie de voir. Au fond, le spectateur est peut-être celui qui a la position la plus gênante. Il y a ceux qui prendront le rire comme arme défensive en croyant déceler de l’ironie et ceux qui s’offusqueront de ce spectacle de la misère en prétextant la misanthropie du cinéaste manipulateur. Dans le silence d’une salle déserte, d’autres, plus discrets, seront bouleversés.

Dans Import Export, l’énumération de toutes les petites lâchetés et la mesquinerie des monstres (comme le beau-père ignoble) pourrait rendre le propos antipathique à force de nier toute humanité. Le problème, c’est que la réalité a rattrapé la fiction ; et, que nous ne sommes plus dans une fiction. Ce qui dérange le plus, c’est la durée des plans qui teste notre résistance face à des images crues et il serait trop facile de n’y voir que de la provocation gratuite ou du voyeurisme malsain. Au lieu de tomber dans ce contre-sens, il faut se demander pourquoi ces images sont si dérangeantes et moins remettre en question les intentions de Ulrich Seidl, lui-même scandalisé par ce qu’il filme (les vieux oubliés dans un hospice, la rivalité dans le monde du travail, la dégueulasserie d’un porc gras du bide qui humilie une prostituée mineure). Ce n’est pas un hasard s’il filme ce théâtre de l’horreur (le théâtre étant une représentation scénique du monde) avec une froideur obstétricale qui bloque toute subjectivité. C’est au spectateur de se faire une morale dans un monde qui n’en a pas. Libre à lui de quitter la salle, aussi, si ça l’insupporte. Celui qui sera resté jusqu’au bout n’aura pas de quoi se réjouir en sortant (le film laisse au contraire impuissant).

De discothèques d’hôtels miteux en banlieues désertes aux allures de décharges publiques, Import Export se situe dans la crasse des zones interlopes (que du gris et du bleu pour plus de noir) et fait du sur-place dans la merde. Le constat social est sans appel, sans pitié, sans apitoiement ni larme de crocodile ; et toutes les classes sont touchées. C’est pourquoi le film se révèle aussi cru, moins par volonté de choquer le petit bourgeois (ce qui n’aurait strictement aucun intérêt) mais par nécessité. Il n’y a même pas d’urgence ou de fièvre parce que l’on sait à l’avance que les deux jeunes que nous suivons depuis le début, en quête d’une vie meilleure (synonymes d’espoir, selon Seidl) sont condamnés à répéter la même humiliation. Que ce soit en Autriche ou en Ukraine, la carte de l’Europe est barbouillée, toutes les portes sont déjà bloquées. Prendre un chemin revient à prendre une voie sans issue et donc à attendre douloureusement sa mort. Si bien que notre jeune Ukrainienne et notre jeune Autrichien sont presque aussi morts qu’un bébé qui naît malade (première scène) ou une vieille femme qui attend son trépas comme un clebs abandonné (dernière scène). Triste monde tragique.

ULRICH SEIDL: MAIS POURQUOI EST-IL AUSSI MECHANT ? 
Ulrich Seidl est un artiste autrichien qui depuis des dizaines d’années donne l’impression d’être fâché avec les us de son pays. En réalité, ses fictions sont plus universelles que confinées à la critique d’un pays détesté. En piochant dans l’intimité de cas sociaux, il en dit long sur le désespoir. Comme dans Jésus tu sais, dans lequel des hommes et des femmes se flagellent moralement dans une église en confessant tous leurs péchés faussement honteux. A en juger les réactions extrêmes que ses films génèrent en festival (seul moyen de les découvrir), il faut croire que ça dérange. Dans le foudroyant Animal Love, le cinéaste montre des quidams qui reportent leur amour mort sur des bébêtes en les caressant avec une frénésie douteuse ou en leur faisant des papouilles. Ainsi, cet homme retrouvé dans des immondices à sa naissance qui vit dans un taudis avec son pote et arpente les bas-fonds du métro pour récolter du pognon avec un lapin dans ses bras. Ainsi, cette poupée brisée de quarante piges qui lit toutes les lettres d’amour de ses anciens amoureux éphémères avant de se tourner vers son chien pour lui confesser son amour éternel. Ainsi, ce couple qui s’amuse avec leur animal pour compenser l’absence d’une petite fille prématurément disparue. Ainsi, ce couple de vieux garçons qui se servent dans leur bestiole pour agresser les consciences voisines. Ainsi, cet homme qui mate un porno et appelle une opératrice de téléphone rose pour simuler une chaleur sexuelle dans son appartement glacial. Oui, l’énumération laisse craindre le pire dans le précipité maso-misérabiliste, l’inflation glauque et ses trémolos de rigueur. Mais Seidl ne montre que du réel (la souffrance qui hurle silencieusement, à deux pas de chez nous), avec sa caméra objective, spectatrice du malaise ambiant, aussi gênée que nous.

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7 janvier 2009 / 2h 15min / Drame De Ulrich Seidl Avec Ekateryna Rak, Paul Hofmann, Michael Thomas (III) Nationalités Autrichien, Français, Allemand[CRITIQUE] IMPORT EXPORT de Ulrich Seidl
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