« Il était une fois Palilula » de Silviu Purcărete: 10 ans d’attente avant de le découvrir en salles!

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Roumanie, années 60. Serafim (Áron Dimény), un pédiatre entre deux âges, est muté dans la petite bourgade de Palilula. À son arrivée, ce dernier rencontrera une galerie de personnages, d’étranges rituels, des mœurs curieuses défiant toute logique. Les temps sont troublés et pour cause: le patriarche et docteur du village vient de mourir, alimentant les ragots du village où les superstitions règnent. Une certitude toutefois: une place qui se libère est un piège ici. Serafim le réalisera peu à peu, pris dans «le miel doux et empoissonné des lieux».

Il aura fallu attendre 10 ans pour voir cette œuvre arriver dans nos salles françaises. Une minisortie confidentielle pour un film dont le contenu est, à l’antithèse même, d’une grandiloquence assumée. Tour à tour excessif, foutraque, poétique, les dénominations ne manquent pas pour décrire ce long métrage, dans l’esprit évident de Kusturica et de Fellini. Le décalage règne et tout y est exacerbé: les sentiments, les personnages, les affres, le sens de la fête, tout. Un microcosme palpable régi par ses propres codes. Si dans cet univers, paradoxalement, le moindre détail paraît anodin, une fois réunis, tous ces éléments révéleront une toile étrange, virant vers l’absurde. Un œuvre aux allures de satire, n’hésitant pas à grossir le trait jusqu’à un certain point de bascule. Une accumulation qui n’est pas sans défaut tant le trop-plein et la surdose baroque provoquent parfois l’indigestion… Reste que le film illustre bien la démonstration de ce qu’il est possible de faire à l’infini à partir d’un seul cadre et d’une poignée de personnages (le réalisateur aurait adoré faire un long-métrage de 24h, pour dire!). Car ici, tout est possible: on ne s’étonnera donc pas de voir un festival de la grenouille, des hôpitaux soignant exclusivement des médecins, des images qui s’animent ou même des spectres revenant à la vie. Rien n’est stable; et, pourtant, tel le héros, nous sommes hypnotisés par ce monde dont la logique évoque tour à tour les sortilèges et la prestidigitation.

Par-delà la comédie barrée, Il était une fois Palilula coche toutes les cases du réalisme magique, où le réel côtoie du même pied le fantastique. Palilula et son inquiétante étrangeté nous évoquent bien sûr Spectre, sa bourgade cousine dans le Big Fish de Tim Burton. Dans chacun de ces deux lieux, il est inutile, sinon impossible de s’échapper. C’est l’impasse bien connue du héros, piégé par le séjour qu’il pensait éphémère jusqu’à oublier sa propre quête. Un héros, telle une page blanche ici, et sur lequel, en contraste, les caractères des habitants vont se révéler. On regrettera peut-être le manque d’implication émotionnelle à l’égard de ces derniers, nous amputant d’une immersion plus grande et nous mettant quelque peu en dehors des enjeux délicats du film. Car, derrière la truculence, une impression subtile se dégage de cette kermesse. Comme une nostalgie, un sens de la fête et du merveilleux, symptomatique d’un entre-soi villageois qui s’est développé hors du monde… et voué à disparaître.

Un sentiment particulièrement vibrant dans les dernières séquences où les coutumes deviennent coutures, les trucages deviennent apparents et où les façades fantasques se consument en même temps que ses habitants. Une dégringolade méta illustrée de façon plutôt inventive: les peaux se démaquillent, les panoramas magnifiques disparaissent en fondu et l’atmosphère qui auréolait le village s’évapore pour révéler le lieu de tournage aussi dépouillé qu’improbable, un entrepôt. Des astuces et une façon de faire directement hérités des arts de la scène. Ce qui fait sens quand on sait que Silviu Purcărete avant d’être cinéaste (c’est ici son premier film) est surtout metteur en scène de théâtre. La destruction ici apporte un renouveau (dans une scène, la mort donne littéralement la vie) et le mensonge surgit pour mieux faire naître la vérité. Celle d’un petit village, comme une Roumanie à échelle réduite au passé doré et mélancolique, mais dont les croyances absurdes et le rythme kafkaïen auront raison d’elle-même, de la perte de sens jusqu’à l’affaissement. Comme un mode de vie qui s’est exprimé jusqu’au bout, avant de rendre son dernier souffle. M.S.

14 septembre 2022 en salle / 2h 20min / Comédie, Drame, Réalisme magique
De Silviu Purcărete
Par Silviu Purcărete
Avec Áron Dimény, George Mihăiță, Sorin Leoveanu,
Răzvan Vasilescu
Titre original : Undeva la Palilula

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