[CRITIQUE] I DON’T WANT TO SLEEP ALONE de Tsai Ming-Liang

Deux histoires mises en analogie où des nuages, métaphore utilisée par le réalisateur pour décrire ses personnages jusque dans la lenteur du déplacement, se rencontrent et provoquent des éclairs de désir : deux individus (un SDF battu par des parieurs de rue et le fils de la propriétaire d’un café dans le coma, incarnés par le même acteur) sont soignés suite à une agression par deux personnages différents : un travailleur immigré et une serveuse. Lorsque le SDF retrouve ses esprits, il rencontre la serveuse qui noue avec lui une relation très intime. Chantre de la rigueur spartiate des plans, amoureux de la fantaisie incontrôlable et des étreintes cérébralo-sensuelles, Tsai Ming-Liang plonge dans des eaux généralement ignorées par le cinéma. Bizarrement présenté comme l’un de ses opus les plus mineurs (selon certains, à ranger avec le divin Goodbye, Dragon Inn.), I don’t want to sleep alone est pourtant une oeuvre éblouissante qui s’impose comme sa meilleure depuis Et là-bas quelle heure est-il ?. Rien d’anodin, donc. En revenant à ses premières obsessions (soit toute la période avant The Hole, marquée par le rude Vive l’amour!), le cinéaste bâtit en architecte du temps et de l’espace un univers décadent où chaque élément (son, durée des plans, hors-champ) renvoie à l’autre dans une discrète et inquiétante harmonie. Avec sa discrétion et sa virtuosité coutumières, il observe le monde qui bouge là-bas et ici, avec une anxiété lucide et une sombre ferveur. Ses plans-séquences, toujours aussi virtuoses et stylisés, fredonnent la même mélancolie des amours impossibles et laissent les personnages vivre, rappelant au passage qu’un film se vit avant de se consommer.

Avec ce malaise en Malaisie où le napalm coule dans les veines et la malaria tue, le réalisateur de La saveur de la pastèque supprime toutes les digressions de comédie musicale qui aéraient naguère un récit claquemuré dans la morosité pour que la détresse nous enivre de manière plus frontale. Comme dans bon nombre de ses précédents objets, il convie ses deux acteurs fétiches (le couple Norman Atun et Shiang-Chyi Chen, qui passe une nouvelle fois tout le film à se chercher) dans un agencement de saynètes où le moindre détail dans la profondeur de champ a son importance. Qu’il s’agisse d’un regard fiévreux ou d’un frisson érotique. Outre les sujets de prédilection du réalisateur (le rapport à l’eau, la gestuelle des corps, le sexe malade), on retrouve une intrigue schizophrène où deux personnages cherchent à pénétrer une sphère intime. A chaque instant, le cinéaste parle avant tout avec un langage purement visuel.

Econome de ses dialogues et fustigeant les règles usuelles de la psychologie, ce film donne à voir une poignée de personnages confrontés à un univers chaotique qui en apparence épouse les contours du pâle quotidien. Pendant tout le film, on les voit manger, boire, se laver ou laver des vêtements mais rarement succomber à des étreintes. C’est ce qui va les turlupiner. Parallèlement à ces événements minimalistes faussement anodins, des silences en suspension laissent à l’émotion le temps de poindre et de grandir. Les qualités inhérentes au cinéma de Tsai Ming-Liang ne manquent pas et ne surprendront pas les fans de la première heure: chaque plan correspond intimement à l’ébauche d’un sentiment diffus et les moments en creux, indécis, en disent plus long sur la solitude intérieure et la curieuse mécanique du désir que nombre de longs discours explicites. As usual, la communication ne passe aucunement par le langage. Les pauvres mots ne servent à rien, les corps expriment à leur place le manque et la nécessité vitale. Bref, très loin des volutes sentimentales, Tsai Ming-Liang plonge dans le gouffre des pulsions élémentaires et orchestre un ballet sublimissime d’âmes esseulées confrontées à leurs fantasmes obscurs.

L’obsession pour le recyclage hante le film jusque dans le squat du travailleur immigré, lieu où l’intimité est quasi-impossible, bâti en glanant comme il se doit des objets errants dans la rue. Si le gaspillage a toujours été au centre de ses préoccupations (ses personnages ont toujours consumés du désir dans le vide), Tsai Ming-Liang parle moins de la recherche de l’amour dans un univers déshumanisé (sujet principal de The Hole, Et là-bas quelle heure est-il, Goodbye, Dragon Inn. et La saveur de la pastèque) que de la question concrète de l’entraide entre les hommes à l’heure où plus personne ne se comprend. Jusqu’où est-on prêt à aider son prochain? Quel est notre degré de compassion? Comment gérer son manque d’affection ou son égoïsme inconscient? Ailleurs, ces raisonnements inviteraient poliment à la dissertation. Pas chez Tsai qui déteste par-dessus la théorie et préfère séduire de manière plus instinctive, en proposant notamment quelques autocitations qui n’échapperont pas aux fans. Qu’il s’agisse de filmer deux hommes et une femme au centre d’un conflit amoureux (Vive l’amour!, qui en dépit de son titre gai est tout sauf un film revigorant) ou de montrer deux hommes dans un lit qui s’échangent des regards sans se voir (la scène du métro dans Et-là bas quelle heure est-il ?). Si certes dans ce nouveau Tsai, on n’urine pas dans les bouteilles, on ne croise pas de gros poisson blanc et on ne triture pas les aiguilles des montres pour fuir le monde réel, les personnages n’oublient pas d’exprimer des manques qui renvoient aux nôtres.

Autre grand thème chéri par Tsai Ming-Liang : l’exploitation du corps comme objet, où la sexualité obéit plus aux pulsions qu’à une vague métaphysique (La saveur de la pastèque avec son acteur porno qui se fourvoie dans le sexe pour oublier son incapacité à aimer, Goodbye Dragon, Inn. et ses hommes qui se perdent dans les corridors de la honte sexuelle). Deux scènes dans I don’t want to sleep alone se suivent sans équivoque: l’une où un corps inerte subit un nettoyage corporel violent et une autre où un corps soigné, amoureusement enveloppé, reçoit affection et amour. Les personnages secondaires qui gravitent tels des électrons libres réclament eux aussi des caresses pour éveiller des sentiments endormis. Régulièrement, Tsai Ming-Liang propose des dérapages dont il a la spécialité en organisant des séquences érotiques troublantes (les scènes d’onanisme), en s’autorisant des tentations métaphoriques (le papillon de la renaissance amoureuse lors d’une partie de pêche stylisée) ou en filmant des personnages qui écoutent une musique singulièrement familière retranscrivant dans ses paroles (« un brin de tendresse pour un million de chagrins » ou « qu’est-ce que l’amour sinon un peloton d’exécution? ») ce que pensent, ressentent et vivent les différents protagonistes.

Ici et ailleurs, dans cet écrin désenchanté de fin du monde, une lumière scintille, celle de gadgets, disposés sur le bord d’une route, face au bar dans lequel travaillent une patronne réfugiée dans un chagrin sourd et une serveuse convoitée. Elle apporte vie et apaisement à ceux qui les cherchent. Un peu comme l’utilisation de la grande roue parisienne à la fin d’Et là-bas quelle heure est-il ?. Le récit faussement erratique, déchirant d’un bout à l’autre, montre combien est escarpé le chemin qui mène à ce quelque chose d’indistinct et de bizarre qui s’appelle reconnaissance et acceptation de ses sentiments. Certes, on peut s’étonner que Tsai se montre moins spirituel qu’à l’accoutumée. En revanche, on retrouve toujours cette audace qui consiste à tout sacrifier aux affects des personnages pour coller à leurs humeurs variées (ennui, excitation, perplexité). Du premier au dernier plan, l’intensité et la rigueur extrême du film étreignent.

Emotion dans les regards, sentiments bruts, romanesque franc. Cet uppercut indiscutable, radical, offensif qui radiographie l’empire des sens et le labyrinthe des passions si chers au maître de l’exil intérieur place dans un état de sidération ceux qui adorent par-dessus tout la contemplation jamais complaisante et l’émotion jamais fabriquée. Ici, tout coule de source, de la même rivière, du même sang. La conclusion, sublime comme dans tous les Tsai Ming-liang, rappelle que la beauté se passe de commentaires. Elixir rutilant où des personnages largués semblent prisonniers d’eux-mêmes, I don’t want to sleep alone bouleverse le regard et le cœur. Plus que ça si ce cinéaste renvoie aux lambeaux de votre existence morcelée.

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