Il y a deux ans, une équipe d’anglais cintrés fait un carton avec une «comédie romantique avec des zombies» (Shaun of the Dead) et bouleverse les codes d’un genre en démontrant qu’il était possible d’être drôle voire émouvant en zoomant sur des babines sanguinolentes et en racontant deux trois choses essentielles sur l’amitié mâle. Cette même équipe, celle-là qui naguère avait peaufiné la série Spaced, revient avec Hot Fuzz, nouvelle parodie, cette fois-ci policière, où deux flics ne sont pas à Miami mais paumés dans un village campagnard où règne l’ennui. Peur de la redondance ? N’ayez craintes : il s’agit d’un festival d’humour aux saillies gores qui déride les zygomatiques pour le plus grand plaisir de ceux qui aiment ça. Le meilleur de l’humour british.
A Londres, le policier Nicholas Angel est le meilleur dans son boulot. Pas vraiment en amour. Pour calmer ce Terminator ambulant, le chef de la brigade décide de l’envoyer dans le petit village de Sandford où il ne se passe strictement rien. Seulement voilà, des crimes commencent à avoir lieu dans la petite bourgade. A partir de là, qu’une seule obsession pour notre homme : découvrir l’assassin. L’affreux cauchemar n’est pas terminé.
Bad Boys 2 dans la campagne anglaise, ça vous branche ? Les fans d’actionner vont adorer. Et les autres aussi. Pour ce second épisode, on quitte Romero et ses zombies qui deviennent domestiqués (pour voir un Shaun of the dead-like, il faudra attendre le soft Fido, sortie prochainement) pour les intrigues policières tordues et délicieusement absurdes. Première constatation, et pas des moindres: Hot Fuzz atteint un degré stratosphérique question humour parodique. A l’heure où les parodies ressemblent toutes à des copiés-collés paresseux de films illustres (Date Movie et autres ersatz de Scary Movie), Hot Fuzz, titre à la signification spéciale que l’on vous laissera découvrir, égratigne les codes du film policier et d’action en les mâtinant d’un chouia de fantastique et de gore avec un ton et une fraîcheur jubilatoires. Avec ces gars-là, la concurrence n’existe pas.
Comme dans Shaun of the dead, les personnages ne sont pas des répliques de films préexistants et les situations ne se contentent pas de pomper sans recul pour faire rire le geek. Il y a une vraie rigueur d’écriture qui fait que le montage saccadé, le rythme très alerte et les clins d’œil ne s’expriment pas au détriment des personnages tous imparfaits, tous attachants, même les irrécupérables. Même lorsqu’il s’agit d’émouvoir en s’attardant sur la relation plus complexe que prévue entre un père et son fils avec le souffle Shakespearien du Retour du Jedi, Wright nous épargne les trémolos mélo et se contente d’une réplique pour résumer une détresse avant de repartir de plus fort dans le registre humoristique. On observait déjà ce goût de la demi-teinte dans Shaun of the dead ; on le retrouve ici, entre deux fusillades ou derrière une voiture lorsque les deux protagonistes sont éclairés par une lumière rougeoyante à la Twin Peaks (référence inattendue mais pourtant présente dans la description d’une communauté en proie aux forces du mal). En substance, Hot Fuzz pose le dilemme de l’ambiguïté morale des bonnes intentions : est-ce qu’il est possible de faire le mal en agissant au nom du bien ?
Sans atteindre des sommets d’originalité ni même renouveler un style (la seule limite d’un film totalement réjouissant), le scénario s’amuse des chausse-trappes manipulatrices malgré lui. Tordant le cou à l’esprit de sérieux (ce serait bien entendu mal connaître la maison), il repose simplement sur une amitié forte réunissant les deux potes de Shaun of the Dead (Simon Pegg et Nick Frost), tous deux unis pour combattre un tueur en série sévissant dans les parages. Point barre. En même temps, sur ce terrain, mieux vaut faire attention aux retournements de situation et aux dérapages : l’intrigue se permet par exemple une grande fusillade au moment où a priori les auteurs avaient épuisé tout leur potentiel comique. Ils ont toujours de la ressource : c’est ce qui s’appelle la générosité.
Ailleurs, les références fusent mais, classe suprême, ne sont pas encombrantes. Si pas tout le monde risque de comprendre les paroles du Lovefool des Cardigans lors de la représentation théâtrale de Romeo et Juliette, tout le monde se délectera de l’influence majeure de deux films nommément cités: Point Break, de Kathryn Bigelow, et Bad Boys 2 de Michael Bay, qui, selon nos héros, donnent envie de devenir flics et surtout de vivre des situations tragiques qui poussent à tirer des balles en l’air, à la manière d’un Keanu Reeves qui n’arrive pas à attraper un Patrick Swayze braqueur, surfeur et masqué. A chaque fois qu’il y a une grosse référence, elle est citée sans détour. D’autres sont plus discrètes comme celles à Terminator 2 (le comportement du flic), Raising Arizona (la scène du supermarché), Pour une poignée de dollars (la dégaine Eastwoodienne lors de la fusillade), Shining (l’arrivée dans l’hôtel minable de «fasciste»), La malédiction, The Wicker Man, Chinatown (la réplique sur Sandford) et même, poussons le bouchon jusqu’au bout, Shaun of the dead (la scène du cornetto). Certaines stars anglaises ne se sont pas privées pour faire des cameos (Martin Freeman, Bill Nighy et Steve Coogan dans un prologue hilarant) mais surtout, plus pervers car non crédités au générique, ceux de Peter Jackson dissimulé sous un costume de Père Noël (guettez bien la scène) et de Cate Blanchett (idem). Au jeu des interprétations surprenantes, il faut distinguer Timothy Dalton qu’on n’avait pas vu aussi bon depuis… Depuis quand au fait ?
Loin de ne s’adresser qu’aux geek, Hot Fuzz est un film ouvert qui a envie de produire du rire intelligent. Sur deux heures, il évite toute baisse de régime (ce qui n’est pas un mince exploit). Qu’il s’agisse de montrer des personnages qui franchissent des barrières en se cassant la gueule, de boire de la bière, de virer les mineurs d’un pub ou de traquer un mystérieux assassin, Wright fait preuve du même brio comique en ayant la bonne idée de faire rire même avec les trucs pas drôles. Sans tomber dans le mauvais goût, encore moins dans la facilité, le cinéaste désormais adulé construit au premier degré une vraie enquête policière (nous sommes dans un whodunit : traque d’un tueur «qui a fait ça») qui peut être envisagée autrement que d’un point de vue purement parodique. Bien malin qui devinera le coupable de cette machination perverse, mais les amateurs des retournements à la Scoubidou (souvenez-vous de Wayne’s world) devraient s’en réjouir. De toute façon, peu importe que vous grilliez la solution avant ou pas. Jusqu’au bout, même lorsque les dés sont jetés, Wright continue de faire fonctionner sa machine. C’est aussi tout l’art de faire un film de potes avec plus de moyens qui cite tout ce qui a nourri la culture de ses auteurs (de la série Chapeau melon et bottes de cuir à John Woo). Ces hommes-là nous font rire et le font bien. Et l’absence de grosse tête leur sied terriblement.

