[CRITIQUE] HOLY MOTORS de Leos Carax

De l’aube à la nuit, quelques heures dans l’existence de Monsieur Oscar, un être qui voyage de vie en vie. Tour à tour grand patron, meurtrier, mendiante, créature monstrueuse, père de famille… M. Oscar semble jouer des rôles, plongeant en chacun tout entier – mais où sont les caméras ? Il est seul, uniquement accompagné de Céline, longue dame blonde aux commandes de l’immense machine qui le transporte dans Paris et autour. Tel un tueur consciencieux allant de gage en gage. À la poursuite de la beauté du geste. Du moteur de l’action. Des femmes et des fantômes de sa vie. Mais où est sa maison, sa famille, son repos ?

Passé une séquence inaugurale sublime et anxiogène où dans une salle de cinéma des spectateurs inertes côtoient des créatures de l’enfer, le récit kaléidoscopique de Holy Motors suit la trajectoire extraordinaire d’Oscar, un personnage a priori ordinaire de comédien (Denis Lavant, acteur fétiche de Carax) qui voyage de corps en corps. En tout, il y a onze rôles socialement et culturellement variés ; et Oscar doit les incarner avant les douze coups de minuit. Malgré les multiples métamorphoses et la volonté de jouer sur la confusion fertile entre réel et imaginaire, on n’est jamais perdu. Tout simplement parce que ce conte enchanteur passe par tous les états du cinéma, toutes époques confondues. Denis Lavant, lui, est capable de provoquer toutes les émotions (l’effroi, le rire, la tristesse). Carax a construit ce dédale méandreux en considérant le cinéma comme une forme artistique libre, un élément fondamental de l’inconscient collectif en même temps que le plus grand travailleur de la mort.

Hanté par le deuil, Holy Motors est parcouru par une pulsion de survie, soutenu par une dimension ludique. Ainsi, dans ce rêve éveillé au réalisme magique, il est possible d’être guidé dans une limousine blanche par Edith Scob, icône de Franju qui, on le découvrira plus tard, porte elle-aussi un masque, de transfigurer Kylie Minogue en héroïne tragique Godardienne dans une séquence musicale miraculeuse renvoyant aux Amants du Pont Neuf, de croiser le monstre sorti des égouts de Merde (le segment que Carax a réalisé dans le film-à-sketches Tokyo) dans un cimetière de créatures virtuelles. Le cinéma, c’est donc l’art de tous les possibles, de faire se rencontrer une bête (Lavant) et des belles (Minogue, Mendes) comme chez Cocteau ou encore de se faire se correspondre deux poètes à part entière, Gérard Manset et Georges Franju. Comme en témoignent ces alchimies de sorcier, Carax a de l’imaginaire à revendre. On aimerait tant que d’autres réalisateurs osent comme lui emprunter cette voie si difficilement compatible avec les contraintes de la grande consommation. Celle du cinéma libre, habité, tout sauf inoffensif.

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Date de sortie 4 juillet 2012 (1h 55min) De Leos Carax Avec Denis Lavant, Edith Scob, Eva Mendes / Genres Drame, Fantastique[CRITIQUE] HOLY MOTORS de Leos Carax
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