[CRITIQUE] HEAVEN de Tom Tykwer

Turin. Philippa (Cate Blanchett), une jeune femme d’origine anglaise, dépose une bombe dans le bureau d’un riche industriel, Vendice (Stefano Santospago). Puis elle téléphone à la police pour s’accuser du forfait. Elle est arrêtée et interrogée. Avec stupéfaction, elle apprend que celui qu’elle visait est indemne, et, qu’en revanche, un père et ses deux fillettes ont été tués. Le jeune traducteur qui assiste à ses dépositions, Filippo (Giovanni Ribisi) lui propose de l’aider à s’évader. Elle accepte.

Parce que les plus belles histoires d’amour au cinéma ont quelque chose d’irréversible, Heaven est un film d’amour qui fait tourner la tête. Au propre comme au figuré. L’exercice de style était très risqué : à la base, c’est Krzysztof Kieslowski qui a conçu le scénario du film et qui aurait dû le mettre en scène s’il n’était pas mort. On a longtemps supputé des noms de réalisateurs divers mais ce sera finalement Tom Tykwer, le réalisateur de Cours, Lola cours ! qui s’en chargera. Au départ, on pouvait être moyennement confiant. Non que le cinéaste allemand soit dépourvu de talent, loin de là (sa virtuosité formelle est impressionnante), mais on avait peur qu’il ne massacre l’héritage précieux laissé par Kieslowski.

C’est d’autant plus casse-gueule que ce cinéaste a ses puristes et il suffit de revoir le sublime Double Vie de Véronique, quête de soi bouleversante dans un monde mystérieux où une femme n’arrive pas à exprimer ce qu’elle ressent au plus profond d’elle-même (Irène Jacob, formidable), pour se rendre compte à quel point Kieslowski sait distiller les atmosphères troubles, raconter des histoires universelles et triturer les codes usuels d’une narration sagement policée. Heureusement pour nous, Tykwer est ici plus proche de son Cours, Lola Cours !, incroyable course-poursuite en trois temps, que de ses Rêveurs, pensum prétentieux d’un vide vertigineux.

Si ici le disciple n’atteint la perfection du maître avec lequel les comparaisons sont inévitables (impossible de trouver compositeur plus virtuose qu’un Preisner, moins d’aisance avec le symbolisme), Tom Tykwer s’en tire très honorablement et distille une atmosphère envoûtante qui séduit d’emblée. C‚est à la fois respectueux à Kieslowski, en même temps que très personnel. Le film suit après une séquence d’évasion aussi spectaculaire qu’invraisemblable, les pérégrinations hasardeuses de deux amants qui fuient la réalité pour se réfugier dans un ailleurs où enfin ils pourront s’aimer en paix.

Cate Blanchett et Giovanni Ribisi sont beaux et impeccables, en parfaite alchimie. Ces deux acteurs se retrouvent après le beau Intuitions de Sam Raimi dans lequel elle jouait une médium en butte à l’hostilité d’un village de l’Amérique bien profonde, et lui un habitant dérangé déjà secrètement amoureux d’elle. Dans Heaven, même si on sait que leurs personnages vont très vite tomber amoureux (c’est ce qui s’appelle le coup de foudre), la première rencontre, le premier contact et les regards échangés pendant la longue séquence d’interrogatoire, préliminaires d’une relation intense, comblent le cœur. Sans pour autant que cela tombe dans la niaiserie (le contexte est intense). Pendant une heure et demie, les personnages donnent une belle définition de l’amour fou avec tous les éléments inhérents (abnégation de soi, passion, sacrifice et même fusion). Elle se conclut par un dernier plan aérien surréaliste et magique dans lequel les deux personnages utilisent une forme d’évasion onirique et fantasmée qui les enlèvent de l’enfer terrestre pour les emmener vers les cieux et, certainement, le paradis. C’est beau et mélancolique, comme un morceau de Kate Bush.

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