Pendant une heure, Heartless s’inscrit dans la meilleure tradition du genre et renvoie à Clive Barker pour la présence dérangeante du bestiaire dans une réalité matérielle agrémentée d’une toile de fond sociale. Le protagoniste transforme la laideur en beauté à travers un appareil photo et recherche la même force esthétique que le héros de Midnight Meat Train. Par la suite, une enquête urbaine (se rapprocher de plus en plus de délinquants qui ont des visages monstrueux et commettent des crimes sans se soucier de la morale) plonge dans le cauchemar de Candyman, avec la même détermination à situer un personnage seul dans de grands espaces sinistrés, en béton. Ça, c’est pour l’ambiance. L’histoire, qui joue habilement sur l’apparition de l’extraordinaire dans un contexte ordinaire, est aussi diabolique que celles de Angel Heart (donner son âme au diable) et de L’échelle de Jacob (évoluer dans un purgatoire de sens et d’intuitions, entre les anges et les démons). Mais Heartless ne se résume pas à un épigone. Son identité, il la doit à Philip Ridley, réalisateur des excellents L’enfant Miroir et Darkly Noon, qui, à chaque plan, communique son plaisir de filmer, sa joie de faire du cinéma et de créer des atmosphères torves dont il a le secret.
Il ne s’est pas trompé en choisissant le jeune Jim Sturgess, convaincant de bout en bout, qui traduit la rouille mélancolique d’un post-adolescent mal dans sa peau dont la belle-gueule a été recouverte par une tâche de naissance, le faisant passer du côté des freaks. C’est une question de chance et de destin : s’il n’avait pas eu cette marque indélébile, il n’aurait pas eu la même vie, aurait eu une petite amie et ne serait pas autant obnubilé par les apparences. A un moment donné, il a la possibilité de modifier son apparence, son environnement et son parcours. Lors d’une scène assez poignante, dans un bar, il revient sur une histoire que son père lui a racontée, au sujet de cette tâche de naissance. A savoir que s’il est né avec ça, c’est simplement parce que son père l’a étreint et embrassé avec tellement d’amour que cela n’a jamais disparu. Il suffit de deux flashbacks bouleversants avec le père – incarné par Timothy Spall – pour que tout paraisse limpide. C’est dans cette économie d’effets que le film se révèle vraiment puissant. Aujourd’hui, le père est mort, la mère se noie dans le chagrin, les frères prennent tour à tour la place de l’homme dans la famille et la tristesse demeure, elle aussi éternelle. Cette profondeur nichée derrière les conventions du film de genre n’a jamais été aussi brillante depuis Donnie Darko, de Richard Kelly : le style est moins clinquant parce que Ridley a de l’expérience et sait les erreurs à ne pas commettre. C’est son revival à lui et son Heartless est beau à damner.

