Chez Clint Eastwood, les personnages disparaissent pour mieux revenir. Un cowboy qui revient d’entre-les-morts pour se venger (L’homme des hautes plaines). Un chanteur de country inconnu de son vivant qui revit par une diffusion radiophonique d’un de ses morceaux (HonkyTonk Man). Un cowboy qui disparaît devant la tombe de sa femme (Impitoyable). Un kidnappeur qui meurt par balle assoupi dans un champ (Un monde parfait). Deux amants qui se rejoignent dans la mémoire d’un amour (Sur la route de Madison). Un condamné innocent qui apparaît avec sa femme et son enfant devant un Clint qui se demande encore s’il s’agit de la réalité ou d’une projection mentale (Jugé coupable). Un astronaute qui git seul sur la lune (Space Cowboys). Une boxeuse déchue qui se souvient du bonheur (Million Dollar Baby). Dans Gran Torino, film raccroché au souvenir et hanté par la mort, le personnage principal, condamné par la maladie, attend de rejoindre son épouse dans une mort prochaine. Hostile à toute rencontre, il marmonne des insanités dans sa barbe, vit seul avec des souvenirs de la guerre de Corée plein la tête et déambule comme un fantôme.
Lui comme comédien ressemble à un Inspecteur Harry à la retraite avec son chien, ses bières et ses flingues. En fait, il incarne tout ce que l’inspecteur Harry aurait pu devenir : un bad guy déprimé et aigri qui a de nouveau envie de décimer une nouvelle génération de racailles faisant dégueuler le hip-hop des caisses et méprisant les vieux. Son entourage veut le placer en maison de retraite (son fils est vaguement manipulé par sa bru) mais il grogne comme un chien méchant lorsqu’on ose prendre des décisions à sa place. Accessoirement, il est veuf, raciste et gerbe sur les étrangers (ses nouveaux voisins en font les frais). Lorsqu’il est obligé de se coltiner un jeune voisin qui a essayé de voler sa Gran Torino, précieusement rangée dans le garage, Clint se transforme alors en « maître de guerre » qui essaye d’inculquer quelques valeurs viriles à sa recrue (apprendre à se faire respecter, oublier sa timidité pour communiquer, réfléchir sur le sens des mots et la manière dont on les prononce) et fait grosso modo comprendre que la Tecktonik ne va pas sauver le monde de la crise financière. Mais rien n’est angélique chez Clint. L’insécurité rôde dans un environnement a priori rassurant. Dès que la violence est sur le point d’exploser, une musique militaire remonte à la surface et rattache le personnage principal à son passé de soldat pendant la guerre de Corée. On ne peut revenir en arrière, faire comme si rien n’était survenu de ce qui est arrivé.
Les regards de requin blanc énervé que Clint Eastwood lance sont exagérés et certains personnages secondaires, proches de la caricature. Mais ces plaisirs coupables renforcent la tonalité étrange d’un film finalement tragique où le vieux Clint ne peut plus sauver les femmes meurtries (c’est le désespoir ultime). Eastwood est pleinement conscient de la dimension bisseuse de son nouveau long-métrage mais c’était la seule alternative possible pour ne pas tomber dans le réalisme sensationnel (avec le grand panneau « sortez les flingues, vous êtes attaqués ») ou la complaisance mélodramatique pour les statuettes dorées (« regardez ce pauvre papy méchant sur le point de clamser qui se rachète une conduite »). Gran Torino carbure de manière plus légère (induite par sa rapidité d’exécution) que ses dernières productions. A chaque film, Eastwood a toujours eu besoin de donner à ses personnages une dimension psychologique crédible, de brasser l’étendue des sentiments et des comportements, de ne laisser aucune zone d’ombre aux motivations et aux actions, quitte à en faire un peu trop. A l’arrivée, chaque caractère dans Gran Torino renvoie symboliquement à une époque ou une culture.
L’histoire, construite comme un western moderne, est écrite dans le sang et la haine des autres, des étrangers, des marginaux mais aussi de soi-même. Les préjugés y sont désamorcés mais pas nécessairement comme on le pense. Le récit concentre autant de failles que de menaces, de traumatismes que de plaies jamais cautérisées, mais il est également question de vieillesse et de transmission. Malgré toute l’exubérance formelle qu’un tel sujet réclame, le cinéaste refuse toujours les excès inutiles et s’il se laisse aller à quelques facilités, c’est uniquement pour tordre l’esprit de sérieux. La tension, bien présente, se lit sur les visages crispés, dans des cadres étouffants. Dans la répétition de lieux confinés, sombres ou étroits. Sans que l’on s’en rende compte, Gran Torino ne cherche plus à surprendre, il laisse le tragique s’imposer. Chez Clint, on retrouve toujours cette nécessité de dire des choses complexes avec simplicité, ainsi que tous ses thèmes de prédilection pour les traiter de manière universelle et donc compréhensible par tous : Dieu, la mort, la force, le fantôme, la mémoire, le bien, le mal, la justice, la peine, la douleur, le sacrifice. A la différence que cette fois-ci, sourd une urgence de malade (le film fait moins de deux heures et va à l’essentiel).
Dans ce thriller paranoïaque doublé d’un drame humain expiatoire, ce cinéaste à l’ancienne prodigue un aveu : il est autant l’inspecteur Harry que l’artiste burné qui a osé défendre Les proies de son pote Don Siegel, à l’époque massacré par Universal, en même temps que ce cinéaste féminin qui a proposé l’un des plus beaux mélos US de ces vingt dernières années (Sur la route de Madison). Gran Torino est aussi une œuvre terminale sur la mort, sur la fin des illusions, racontant le dernier combat de Eastwood en tant que cinéaste, père et personnage mythologique. Chaque plan est composé comme si c’était la dernière fois. C’est une marche funèbre en même temps qu’une affirmation de la vie. L’icône qui se meurt, qui pourtant a besoin de passer le relais. Eastwood est le dernier des grands cinéastes classiques américains. Gran Torino est (peut-être) son dernier film, et il faut voir tout le cinéma qui y vit encore. En attendant ce que l’on sait tous, que l’on craint et que l’on cache par pudeur. Clint ne cache rien. C’est sa grandeur.

