Au départ, l’intrigue est construite sur ce principe abhorré par Hitchcock du whodunit traditionnel (littéralement : «qui l’a fait?») et prend les atours d’un puzzle dont il faut découvrir les pièces et les assembler pour qu’apparaisse finalement un tableau d’ensemble. Mieux vaut en savoir le moins possible sur Gone Girl, vraie parabole sur notre société d’apparences, thriller multifonction tenant aussi bien du drame conjugal (la vie, ses vicissitudes), de la comédie subversive et de la satire de mœurs, invitant à voir les fêlures derrière les masques opaques de ses protagonistes et où tout le monde, sans exception, en prend pour son grade : le couple, la justice, les médias et plus généralement l’opinion publique.
De manière implacable, avec toujours une longueur d’avance sur tout le monde, Fincher tisse sa toile d’araignée pour nous piéger et ausculte la sublime destruction d’un couple Hollywoodien, de la flamme à la fumée. Ce que l’on adore dans Gone Girl, c’est que ce script, passionnant dans sa noirceur et ses brusques dérèglements, ne répond à aucune norme, jusqu’à la complaisance et la détestation. Et fier de cette détestation, Fincher qui renoue ici avec ses manipulations passées (The Game, Fight Club) et son style petit malin, s’amuse à passer d’un genre à un autre, justifiant totalement ses 2h29 (durée sur laquelle il semble impossible de tenir sans souffle sur le fil ténu du simple «coupable ou pas»). La mécanique si rodée est contaminée par quelque chose de paranoïaque pour atteindre une angoisse quasi-inédite. Complice de David Fincher sur ses derniers films, le directeur de la photographie Jeff Cronenweth avoue : «Notre mission a consisté à trouver le moyen d’auréoler de mystère cette petite ville ordinaire et ses maisons impersonnelles». Syndrome du bizarre chez les desperate housewife, dans une American way of life faisandée. Et ainsi, tout doucement, nous glissons d’un pitch Hitchcockien vers les méandres brumeuses, angoissantes de Twin Peaks. Sans le savoir, nous débarquons chez David Lynch (beauté de surface, miasmes morbides en profondeur) et Fincher ne s’en cache même pas – le score signé Trent Reznor & Atticus Ross évoque Angelo Badalamenti, le compositeur du réalisateur de Lost Highway et Mulholland Drive.
Comme chez Lynch, il y a une volonté d’autopsier un cadavre, de raconter l’envers du rêve américain, d’envisager une perception romantique du monde ainsi qu’une charge sombre, de radiographier comment la crise a transformé ce rêve en cauchemar à la Edward Hopper dans une banlieue chic où même les archétypes ont quelque chose de fantomatique, presque déminéralisés. Surtout, il montre une société ivre de vérités, de faux-semblants et d’images ainsi qu’une intimité volée par l’intrusion des médias. Il nous rappelle aussi que plus on croit savoir de choses (sur la vie, sur les gens), moins on en sait, de raconter. Empruntant le fond d’images et de clichés américanisés, Fincher dissèque ce microcosme avec beaucoup de mordant, de causticité et d’ironie. Dans un écrin troublant, les acteurs sont parfaits. Rosamund Pike confirme tout le bien que l’on pensait d’elle dans Jake Reacher et Ben Affleck excelle (si, si) dans le registre du trouble, de l’indécision morale, de la distance sarcastique. Comme le rappelle cette image géniale du sourire lors d’une conférence de presse organisée au lendemain de la disparition de sa femme, un sourire de surface qui va être mal interprété. On aime Fincher lorsqu’il est méchant. Dans Gone Girl, il est très méchant.


