[CRITIQUE] GIGANTIC de Matt Aselton

Comment filmer un sentiment qui ne s’exprime pas de lui-même et se dérobe à tout commentaire ? En laissant faire les choses. Aux antipodes d’une comédie romantique, Gigantic est une tragi-comédie qui transmue l’embaumement en emballement. Elle réunit deux personnages névrosés et solitaires qui ne sont pas taillés pour vivre une histoire d’amour : à l’aube de la trentaine, il veut reporter son affection sur un enfant adopté en Chine ; elle n’a jamais été amoureuse. Parce qu’ils n’ont plus rien à espérer de ce qui les attend. Leur rencontre ne retentit pas comme un coup de foudre, leur relation reste en suspens. L’aime-t-il vraiment ? L’aime-t-elle vraiment ? Eux-mêmes ne savent pas. Autour d’eux, leurs familles respectives errent comme des chœurs antiques pour récolter leur désolation ou commenter leurs états.

Gigantic parle des démons qui hantent une vie : le manque de confiance en soi, les parents qui ne vous appartiennent plus, la certitude de passer à côté de sa vie. Tout ça, sans être surligné pour mener vers une fin convenue avec un bouquet de fleurs. Le récit, excellemment dialogué et supérieurement interprété (Paul Dano et Zooey Deschanel, parfaits), évolue au son du swing absurde de Paul Thomas Anderson tendance Punch, Drunk Love, avec cette phobie du coup de force narratif ou de la leçon de choses sur le sens de la vie, par et pour des trentenaires décalcifiés. Ce qui peut dérouter ou au contraire séduire, c’est qu’il n’y a rien de programmatique et que tout peut se créer ou se détruire à la dernière minute. De bout en bout, le jeune réalisateur Matt Aselton (premier long métrage) laisse planer un désabusement mortifère à travers la peur du contact humain (le syndrome LCD Soundsystem : « New-York I love you but you’re bringing me down »), l’éloignement progressif de ceux qui comptent, la pudeur maladive du corps, le magasin de literie aussi morbide qu’une oraison funèbre (les clients sont allongés comme des morts), la stature et la gouaille protectrices du père (John Goodman), la nécessité de partir à l’étranger pour guérir une instabilité…
Ce sentiment d’agonie lente et immobile – mais jamais complaisante – accentue le deuil avant le changement de peau, la chrysalide, l’impasse adulte où plus rien ne sera possible. Double maléfique, un clochard agresse le protagoniste partout où il se rend, comme une attaque du monde extérieur et une punition mentale pour ne jamais être heureux. C’est à cause de ce genre de détails que Gigantic se révèle aussi allusif, d’une simplicité trompeuse, faisant travailler l’imagination. L’émotion naît du rapport que le spectateur établit entre ce qu’il imagine (ce qui aurait pu se passer) et ce qu’il a vu (les relations manquées, les mots non dits). Sortant avec du retard par rapport à sa sortie américaine, repoussé à plusieurs reprises sans raison, ce coup d’essai n’a rien de honteux, mais tout du film fragile, subtil et beau qui ne veut pas – et ne peut pas – mettre de mots sur ce qui ne se raconte pas.    

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