[CRITIQUE] GET OUT de Jordan Peele

Black out. Il faut se méfier des cerfs. Tout était prévu pour que le week-end soit tranquille, pourtant. Ainsi, Chris (Daniel Kaluuya), jeune garçon noir, part avec sa nouvelle petite amie, Rose (Allison Williams), chez les parents de celle-ci, dans leur luxueuse résidence dans la campagne. Mais en pleine forêt, le couple percute un cervidé traversant la route. L’animal va sans doute mourir dans les bois; la voiture n’a pas trop de mal. Un signe annonçant que le séjour ne sera pas de tout repos? Rapidement, Chris sent que quelque chose ne tourne pas rond, dans le beau domaine des Armitage: ses presque-beaux parents (Bradley Whitford et Catherine Keener) se montrent trop gentils – l’antiracisme pro-Obama du patriarche est même franchement lourd -, le frère décadent de Rose (Caleb Landry Jones) ferait bien d’aller voir un psy – et pas forcément le divan de sa freudienne de mère, pratiquant l’hypnose au quotidien -, les domestiques souriants ont quelque chose d’artificiel, la petite fête organisée dans les lieux a des airs de congrès bavarois des années 30, etc. Lors de cette petite sauterie, Chris croit reconnaître un garçon qu’il n’a pas vu depuis longtemps et qui, désormais, sert de toyboy très poli à une effrayante cougar. Malentendu, hasard ou réalité? Le climat va se faire de plus en plus lourd, et la bâtisse aux nombreux trophées de chasse ressemblera de plus en plus à une prison – au sens mental comme au sens physique… Mais Chris n’imagine pas ce qui se passe réellement, entre ces murs…

B comme Blum. Ça se passe comme ça, chez Jasom Blum: le producteur stakhanoviste n’en finit pas de concocter, à un rythme plus que soutenu, ses désormais fameuses séries B fantastico-horrifiques à petit budget, certes pas toujours réussies mais qui (pour un bon nombre d’entre elles) font trembler le box-office. De la trilogie (provisoire) American Nightmare à Sinister en passant par la saga Paranormal Activity, Ouija, Unfriended ou le diptyque shymalanien The Visit-Split (on en passe), cette œuvre révèle quelque chose de l’effroi contemporain et distille, directement ou pas, une véritable vision politique. Dans les productions Blumhouse, les personnages sont en général plongés dans un cauchemar en victimes collatérales de l’horreur du passé dont ils doivent payer les pots cassés et qui résistent comme ils peuvent. Get out s’ancre ainsi totalement dans ces sillons et se montre comme l’une des pièces majeures de cette manière de croquer le monde. Il y a d’ailleurs quelque chose de profondément carpenterien dans le premier long-métrage (en tant que réalisateur) de Jordan Peele – connu pour le programme humoristique Key and Peele et le kitty movie Keanu -, aussi bien dans l’apparente modestie de son projet que dans sa façon de saisir les détails déviants. On peut songer aux fulgurances de Prince des ténèbres ou L’Antre de la folie en s’attardant sur le regard trop fixe de l’employée de maison, sur une narine qui saigne ou sur un homme menaçant qui court fixement face au spectateur. L’antagonisme « noirs/blancs » – puisque la question du racisme est explicitement le moteur du film – fonctionne d’ailleurs ici comme l’opposition « pauvres/riches » d’Invasion Los Angeles, entre apparences et ce qui se cache derrière la peau des individus. D’autant que la domination d’une caste sur l’autre peut se révéler très différente de ce que l’on imagine…
La réussite de Get out tient d’ailleurs notamment au choix de Peele de prendre son temps, d’installer son climat, de faire ressentir la lourdeur du décor et, dès lors, d’instaurer du mystère, de la tension. Pour autant, le cinéaste n’abuse pas des jumpscare trop faciles (il y en a, mais c’est le jeu…) et n’oublie pas une dose d’humour, parfois assez incorrect, pour ne jamais oublier le réel statut de son film. C’est ainsi que la dimension psychanalytique, potentiellement, de Get out s’ancre naturellement dans le projet, d’autant que le metteur en scène se permet de salutaires audaces visuelles – une plongée dans le « trou noir » – et utilise très habilement le gimmick hypnotique de « la tasse et la cuillère »… Il y a en effet d’indéniables qualités de mise en scène, d’écriture et de montage dans Get out, qui a tout du petit classique du genre, équivalent cinématographique d’un honnête Stephen King des familles. On regrettera toutefois que l’interprétation soit inégale et que le récit soit entrecoupé d’une intrigue secondaire parasite, avec un personnage d’ami « sidekick » faisant un peu chuter le suspense ambiant. Tout ne peut pas être blanc – ou noir. Quoique…

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Date de sortie : 3 mai 2017 (1h44) / De Jordan Peele / Avec Daniel Kaluuya, Allison Williams, Bradley Whitford, Catherine Keener... Genre : thriller / Nationalité : américaine[CRITIQUE] GET OUT de Jordan Peele
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