Gabriele Mainetti s’était fait connaître avec On l’appelle Jeeg Robot, un premier film qui portait avec succès un regard très personnel sur la figure du super héros à travers le parcours d’une sorte de cousin éloigné du joker. Avec Freaks out, il poursuit dans la même veine (à condition de préciser qu’il s’agit moins de super héros que de personnages dotés de superpouvoirs) en la situant dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale. Le résultat est un divertissement foisonnant, visionnaire, mouvementé, rempli de conflits, de sexe et de violence, porté par une ambition inédite dans le cinéma italien depuis des décennies.
Le début plonge immédiatement dans le milieu du cirque, avec son directeur dénommé Israël qui nous prévient qu’«ici tout est illusion». Mais pas tant que ça, puisque les quatre artistes qui assurent le spectacle ne font pas semblant, ils exploitent bel et bien des «pouvoirs» plus ou moins naturels: le clown Mario est capable d’aimanter les métaux, l’albino Cencio commande aux insectes, l’homme-loup Fulvio (Claudio Santamaria, qui jouait Jeeg robot dans le précédent film) est doté d’une force exceptionnelle, tandis que Matilde allume les ampoules par simple contact, mais doit porter des gants pour éviter d’électrocuter ceux qu’elle touche. Cette exposition immersive est suivie comme en plan séquence par un bombardement qui établit brutalement le contexte historique: en 1943, les troupes nazies envahissent Rome, profitant de la défection de Mussolini. Israël s’empresse alors d’organiser son exil et celui de sa troupe aux États-Unis, mais tandis qu’il est parti pour leur trouver des passeports, il disparaît, lançant les quatre marginaux à sa recherche dans un environnement plus qu’hostile.
Il n’est pas difficile de repérer les multiples références, depuis le Freaks de Tod Browning aux films de Guillermo del Toro, en passant par Le magicien d’Oz, avec une touche de Terry Gilliam. Mais Freaks out possède une esthétique et une sensibilité singulières qui puisent dans une tradition résolument italienne. On peut aussi trouver une dimension spielbergienne (période Aventuriers de l’arche perdue) dans l’utilisation conventionnelle des nazis («Je n’aime pas ces gens-là»). Mais le film va plus loin en mettant sur le chemin des quatre freaks un antagoniste d’une complexité surprenante dans la mesure où lui-même est une anomalie à l’intérieur du système. Directeur du cirque allemand, Franz est un monstre. Il est né avec douze doigts, ce qui l’a amené à devenir un pianiste virtuose. Il a aussi la capacité de voir l’avenir; ce qui lui permet de plagier en toute impunité Radiohead ou les Guns and roses. Méprisé par les nazis, il ne doit son poste qu’à son frère, un officier influent. Au cours de ses visions, Franz a vu la chute du Reich et le suicide d’Hitler, mais il a aussi anticipé l’arrivée de quatre marginaux dont les pouvoirs conjugués lui donnent l’espoir qu’il pourra les mettre au service du régime et inverser le cours de l’histoire. Dans un film qui ne manque pas de personnages intéressants, Franz Rogowski (vu dans Ondine) fait de Franz l’un des plus fascinants.
Matilde (Aurora Giovinazzo) est également complexe, et son «pouvoir» sort du lot parce qu’il lui fait ressentir plus qu’aux autres sa nature contradictoire: c’est une force et une malédiction. Si elle ne peut pas s’en servir pour faire du bien, elle s’interdit de l’utiliser pour faire du mal (d’où la colère des partisans lorsqu’elle refuse d’électrocuter des nazis). Elle est à la fois innocente et proactive: c’est elle qui lance le mouvement pour aller rechercher Israël. Et c’est probablement parce qu’elle est la plus dépourvue d’ego que son expérience est la plus intense. Pourtant, son parcours est le même que celui de ses autres compagnons, obligés par les circonstances à se voir et à s’accepter tels qu’ils sont vraiment. C’est le thème principal du film qui devrait résonner chez tous ceux qui se sentent ostracisés pour une raison ou pour une autre. Le contexte le rend plus dramatique, et tant pis pour les moralistes qui croiront devoir qualifier de «douteux» le fait de mettre au centre d’un épisode particulièrement mouvementé un train rempli de juifs. Mainetti et son scénariste Nicola Guaglianone ont réussi un divertissement exceptionnel, et il est assez probable qu’ils devraient recevoir des offres de la part de Hollywood. Il faut leur souhaiter de décider avec sagesse pour conserver leur identité. Elle est précieuse. G.D.
| 30 mars 2022 en salle / 2h 21min / Aventure, Drame, Fantastique De Gabriele Mainetti Par Gabriele Mainetti, Nicola Guaglianone Avec Franz Rogowski, Claudio Santamaria, Pietro Castellitto |
