Incompréhensible que le premier long-métrage de Carmen Jaquier soit resté aussi longtemps dans les limbes. Mais qu’importe, il est là, et c’est une chance pour nous de le découvrir dans une salle de cinéma.
Nous voilà dans les montagnes suisses, au début du siècle dernier: l’été frappe aux portes. À une existence plus Cosette que Heidi, la jeune Elizabeth a préféré prendre le voile. Mais à ses 17 ans, une nouvelle terrible l’empêche de rentrer définitivement dans les ordres: sa sœur Innocente est morte, et il faut revenir au bercail, non pas pour rassurer papa et maman, mais reprendre sa place dans la hiérarchie familiale, redevenir utile pour les siens. En somme, travailler et mener une existence sans histoire. Double déchirement: la jeune fille est non seulement arrachée à un songe de marbre, mais se heurte également à un mur affranchissable lorsqu’elle cherche à comprendre ce qui a mené sa sœur au trépas. Pécheresse à la vie et à la mort, Innocente a été rayée de la carte puisqu’elle s’est ôtée la vie. Trois garçons du canton, d’abord très hostiles, semblent incarner le dernier lien vivant avec la défunte. Puis c’est dans la doublure d’un vêtement qu’Elizabeth découvre le journal de son aînée: une idée que la réalisatrice Carmen Jaquier plaçait alors en germe dans son court-métrage La rivière sous la langue, où une mère découvrait la libido de sa fille couchée sur papier. Mais plus loin encore, le trouble se transmet ici et se renforce comme un feu emporté par le vent. Le genre de feu qu’on n’éteint pas. Saisie par une vision digne d’un livre de Jean Genet et emportée par le flot des mots laissée par la disparue, la jeune religieuse quitte petit à petit le monde de l’ascète: «Je lui ai dit que s’il voyait dieu dans mes yeux, il pourrait m’embrasser». Dans ce mausolée infusé d’encre noire, la voix d’Innocente partage un autre ordre du monde où Dieu est mort et Dieu revit: dans la nature et ses extases, quelque chose d’autre est possible. Bientôt les sens d’Elizabeth s’aiguisent, les mains s’égarent, les flammes se lèvent: après une fête aux allures de cérémonies païennes, l’incendie du dehors arrive au dedans. Et comme sa sœur, s’oublie dans un monde défendu…
Et quelle pertinente idée de la part de Jaquier de traiter la révolte adolescente par le corps dans le pays fermé et sévère des paysans ultra-croyants, là où chaque sentiment semble châtiment. À un moment sans référent, sans chemin, où l’on se taisait, où la jouissance n’avait pas lieu. Là-bas, pas de temps pour l’amour: la prière et le travail, et après ceinture. En guise de dynamite dans la paille, cette adolescente-fantôme étalant son cœur et son sexe à longueur de pages, voit ses vibrations dépasser l’écrit pour attraper l’âme de sa frangine (sublime Lilith Grasmuth, découverte dans Sophia Antipolis puis dans Oranges Sanguines en revancharde malicieuse): «Mon désir se voit. Il dérange». Dans sa fascination pour les jeunes filles «qui aiment trop les garçons», Carmen Jacquier trouve le juste milieu entre une crudité rebelle façon Larry Clark/Breillat et un emporwement un peu hippie; elle préfère appréhender la découverte des plaisirs comme si l’on entrait dans un royaume de sensations, et entraîne le spectateur avec, comme dans une séquence sidérante où les baisers sont vécus comme des ondes cosmiques. Découverte de soi, de l’autre, des autres, de la moindre brindille, du moindre souffle, de ce qui élève, fait frémir et pique (incroyable et intense utilisation des orties): le plaisir comme une échappatoire et une transcendance. Jaquier évoque le passé, mais le lyrisme ébouriffant des mots lus à voix haute et des images traversent le temps jusqu’à une époque, la nôtre, écartelée entre hyper sexualisation mainstream et pudibonderie sournoise. Foudre est justement du genre à redonner foi en la chair. J.M.
22 mai 2024 en salle | 1h 32min | DrameDe Carmen Jaquier | Par Carmen Jaquier Avec Lilith Grasmug, Mermoz Melchior, François Revaclier |
22 mai 2024 en salle | 1h 32min | Drame


