Après le controversé Twenty-nine Palms (objet filmique à la fois audacieux et inconfortable), Bruno Dumont, réalisateur intransigeant adepte de plans-séquences qui conçoit le cinéma comme art viscéral, revient avec Flandres, une histoire de guerre et d’amour qui en creux scrute la vie, la haine ordinaire, la jalousie, les regards assassins, la couardise des hommes. Expérience intense qui ne cherche pas à plaire. S’il a de fortes chances pour ne pas créer le consensus (ce n’est pas le dessein recherché), Flandres devrait pourtant laisser une trace chez tous ceux que ce rare morceau de vrai cinéma aura su prendre dans ses rets invisibles.
Demester mène une vie morne dans les Flandres avec son tracteur, ses virées au bar, ses promenades avec Barbe, une amie dont il est amoureux. Il part à la guerre, observe la cruauté des hommes, devient lui-même une bête. Elle attend le retour de ses amants, se tord de douleur, sombre dans la folie. Au bout des souffrances, l’amour. En seulement quatre longs métrages de fiction, Bruno Dumont a su imposer un style qui n’appartenait qu’à lui, et ce même s’il ne renie pas des héritages (Bresson, en tête). Au risque de paraître réducteur, il existe deux Dumont : celui qui officie dans la veine naturaliste de La vie de Jésus ou de L’humanité où des personnages simples révèlent une complexité qu’on ne leur soupçonne guère ; et celui qui expérimente comme sur son avant-dernier Twenty-nine Palms, film d’horreur métaphysique, où minéral rimait avec viscéral, où l’ombre tutélaire d’Antonioni planait ostensiblement, où l’horreur était confinée pour punir un couple d’amants égoïstes en proie à la douloureuse mécanique du désir. Amusant de constater que Flandres n’appartient à aucune de ses deux catégories.
Alors, objet a priori singulièrement singulier ? Oui et non : Dumont continue son sacerdoce contre le conformisme, l’abrutissement des masses et les babioles inoffensives en imposant avec sa si subtile discrétion sa conception du cinéma comme art sauvage et radical. Chez lui, on saigne, on pleure, on baise et surtout on ferme sa gueule pour observer le monde et tout ce qui s’y passe (les rancoeurs intimes, les ballets d’Eros et Thanatos, la violence des rapports humains, l’absence de communication). Ça continuera de déranger ceux qui sont réfractaires à ce cinéma stupidement estampillé bobo et hype ; pour les autres, ça ne fera que confirmer que Bruno Dumont appartient aux grands cinéastes qui font partager une vision du monde et appellent aux formes primitives de notre sensibilité pour amplifier des éclats de violence crue. Incontestablement, il est de ceux-là. De ceux-là même qui prennent des risques et se contrefoutent d’indisposer ou de ne pas plaire.
Dans Twenty-nine Palms, le cinéaste auscultait (au scalpel, bien entendu) un couple en apparente totale harmonie qui passait son temps à baiser et se perdait dans le désert Américain pour finalement se trouver confronté à un choc : le retour de la bestialité loin de la prétendue civilisation. Flandres opère une démarche presque opposée même si à l’origine le réalisateur désirait une conclusion plus agressive: du vide dans lequel ils se complaisent au préalable (village paumé où un bar regroupe des âmes brisées, où des rumeurs délétères courent, où les seules distractions consistent à boire un verre ou faire des tours pour baiser en toute quiétude), les personnages subissent des événements cruels qui donnent un sens à leur vie. A la fin, ils deviennent maîtres de leur destin. C’est une relecture très personnelle de L’Odyssée d’Ulysse. Dans ce climat à la fois triste et sulfureux où la psychologie et l’entraide sont bannies, le sexe et l’amour, deux choses ici dissociables, sont des lignes de fuite vitales. Mais ce que Dumont filme, c’est comment la guerre modifie un homme qui part combattre et une femme qui attend impatiemment le retour de ses deux amants. Dans tous les cas, la folie travaille au corps et contamine la raison. En tout état de cause, les répercussions seront fatales et douloureuses.
Adepte de la frontalité des plans saisis dans toute leur durée, Dumont juxtapose ici comme d’habitude ses grands thèmes (l’amour, le mal et la fatalité) pour fomenter une intrigue qui, sur le papier, peut sembler classique, pour ne pas dire schématique. Seulement voilà, la dramaturgie se résume à trois fois rien. Ici, elle sert juste de repère aux personnages mais également aux spectateurs pour donner l’illusion qu’ils se raccrochent à quelque chose de concret et de presque rassurant dans ce chaos d’adversité. Avec la maestria formelle peaufinée sur Twenty-nine Palms (un vrai travail sur la profondeur de champ, comme s’il composait des tableaux sinistres et sinistrés dans lesquels les paysages deviennent aussi sublimes que les hommes moches); au gré de plans-séquences qui durent variablement pour que différentes émotions affleurent; en dépeignant le voyage au bout de l’enfer dans toute sa monstruosité (viol, balles dans la tête, vengeance) sans s’abîmer dans la complaisance ni la morale bêtasse, Dumont impressionne méchamment. Et bouleverse, surtout.
Comme Emmanuel Schotte dans L’humanité, Samuel Boidin, acteur non professionnel comme toujours chez le cinéaste, observe avec un regard tranchant ses contemporains sans rien dire, console des humiliés (et les humiliations quotidiennes) par le sourire, cède à ses pulsions bestiales et aime secrètement celle que l’on désire (pour Barbe, faire l’amour équivaut à faire une balade ou se réchauffer dans une bagnole). Pas complètement mais presque débarrassé des connotations pieuses de La vie de Jésus et L’humanité, Dumont signe son meilleur film (ce qui ne signifie pas plus accessible ou consensuel, très loin de là) en se contentant juste de filmer la vie comme elle vient ou comme elle part, sans ostentation. C’est ce film-ci qu’il aurait fallu baptiser L’humanité parce qu’on ne parle que de ça. De son manque surtout : de rapports sexuels bruts et sans affection – deux scènes de sexe avant et après la guerre soulignent le bouleversement –, d’une relation père fille inexistante parce qu’ils n’ont pas les mots pour confesser leur inconsolable tristesse réciproque – à laquelle cette dernière répond par un besoin de sexe insatiable.
Ainsi, la guerre trouve une telle correspondance aux pagailles intérieures qu’elle devient elle-même une guerre des sentiments. Alors, oui, d’aucuns iront toujours dire que le traitement de Dumont est cruel. Mais le monde est cruel ; et, personne ne semble vouloir en rendre compte de manière aussi lucide et déterminée. Donc, forcément, ce constat s’avère inacceptable pour ceux qui pensent que l’existence est aussi lisse et frivole qu’un morceau d’Erasure. Qu’ils aient au moins la politesse de laisser les autres apprécier à sa juste valeur cette superbe élégie mortifère d’un réalisme foudroyant où l’amour et la guerre sont mis au même plan : liés ou opposés mais toujours dévastateurs.

