[CRITIQUE] FIRST COW de Kelly Reichardt

De film en film, Kelly Reichardt s’est imposée comme une cinéaste discrète et puissante, qui revisite les genres traditionnels (road movie, thriller, western) pour raconter une histoire inédite de l’Amérique, centrée sur des personnages dans les marges. Son approche a quelque chose d’écologique dans un sens plus scientifique que militant, en ce qu’elle observe ses sujets dans leur milieu naturel. Elle a d’ailleurs trouvé son lieu de prédilection dans l’Oregon, où le plupart de ses films sont situés. L’important n’est pas tellement ce qui est dit, mais la façon de le dire, tout en ellipses, allusions et hors champ. De ce point de vue, elle est tellement à contre-courant du cinéma hollywoodien qu’elle s’est retrouvée peut-être malgré elle à la pointe du cinéma indépendant contemporain. Dans son dernier First Cow, elle renoue avec le western pour évoquer, à travers l’association de deux pionniers au début du XIXe siècle, les balbutiements de l’esprit d’entreprise et plus généralement du capitalisme américain.

Le film s’ouvre sur l’image d’un pétrolier descendant le fleuve Columbia. Habituellement, ce genre de plan horizontal semble fait pour un écran large, mais le choix inhabituel du format 4/3 semble nous dire que si cadre avait été celui du cinémascope, le bateau aurait mis beaucoup plus longtemps à traverser l’écran! Or, le temps est un ingrédient déterminant dans le cinéma de Reichardt, qui prend le sien avec ce préambule contemporain pour exposer la découverte par une promeneuse et son chien de ce qui se révèle être deux squelettes allongés côte à côte. Un raccord dans la même forêt de l’Oregon nous ramène deux siècles en arrière, à l’origine de l’histoire vers 1820. On y suit Cookie Figowitz, un cuisinier en train de ramasser des girolles pour faire la tambouille aux trappeurs qu’il est payé pour nourrir. Incidemment, il sauve la vie de King Lu, un Chinois poursuivi par des Russes qui veulent le tuer. De retour à l’agglomération boueuse qui tient lieu de civilisation, Cookie retrouve King Lu, lequel lui propose de loger dans sa cabane. C’est le début d’une collaboration amicale pour économiser l’argent nécessaire au financement de leurs rêves respectifs: l’un veut ouvrir un hôtel à San Francisco, l’autre un restaurant. En attendant, ils vendent avec profit leurs beignets fabriqués grâce au lait qu’ils volent nuitamment à la vache que l’administrateur local (Toby Jones) a fait importer à grand frais. L’exploitation – à tous les points de vue – de la vache est à double tranchant : plus le duo a du succès, et plus ils prennent de risques. Ils finissent par tomber dans leur propre piège lorsque le propriétaire de la vache leur commande de cuisiner des pâtisseries pour lui, à titre privé.

Comme beaucoup de films situés à cette époque, First Cow confronte la réalité au mythe du rêve américain, en gardant le point de vue des deux protagonistes qui font l’apprentissage difficile du libéralisme économique et de ses implications, notamment vis-à-vis de la loi, toujours favorable aux puissants. Ce qui donne au film son charme particulier, c’est son rythme nonchalant mais dicté par la nécessité. En tant que cuisinier, Cookie ne fait pas seulement la tambouille, il doit aussi fournir les ingrédients, parce que dans la nature, il n’y a pas de marché. D’où ses efforts pour ramasser des champignons ou piéger du gibier, et quand il découvre un ruisseau poissonneux, il doit remonter au campement pour chercher son épuisette. Tout ceci prend du temps, mais contribue à l’impression de vécu. A l’inverse, Reichardt occulte tout ce qui est inutile, redondant ou répétitif. Par exemple, les bagarres, qui sont une figure traditionnelle du western, ne sont pas ignorées ici, mais une fois enclenchées, elles sont évacuées hors champ. C’est le cas lorsqu’un trappeur taciturne pose son bébé sur le comptoir avant de répondre aux provocations d’un Anglais bavard et moqueur: les adversaires sortent pour se battre, mais la caméra reste à l’intérieur. Ce refus presque systématique du spectacle rappelle fortement Dead man de Jim Jarmusch, à plus d’un titre: on peut citer aussi la référence à William Blake, l’approche réaliste du film d’époque (qui trahit l’influence commune de Sam Peckinpah), sans oublier l’humour à froid, et le goût pour montrer les limites du langage parlé (notamment à l’occasion d’une conversation très jarmuschienne entre anglophones et indiens). La différence, c’est que Reichardt dépasse la frivolité sarcastique et arty parfois présente chez Jarmusch. Sa volonté délibérée de ne montrer que l’essentiel témoigne de sa rigueur, mais exige de son public une attention soutenue, tel Cookie lorsqu’il devine les champignons sous les feuilles. Il faut un effort d’adaptation, au rythme d’abord, mais aussi à cette façon d’accorder au silence et au non-dit la place qu’ils méritent. Ce n’est pas pour rien que First Cow laisse tant de questions sans réponses, invitant le spectateur à remplir lui-même les blancs. G.D.

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2h 02min / Western, Drame Date de reprise 20 octobre 2021 De Kelly Reichardt Scénario: Jonathan Raymond, Kelly Reichardt Avec John Magaro, Orion Lee, Toby Jones[CRITIQUE] FIRST COW de Kelly Reichardt
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