Palme d’or en 2015 pour son court-métrage Waves 98, Ely Dagher a pris son temps pour concevoir son premier long métrage Face à la mer qui dresse un état des lieux impressionniste de Beyrouth à l’heure actuelle (ou à peu près, le film ayant été tourné en janvier 2020). On y suit Jana (intense et ténébreuse Manal Issa, découverte dans Peur de rien de Danielle Arbid), une jeune Libanaise de retour de Paris pour rejoindre ses parents à Beyrouth. Les questions fusent, la plus importante étant pourquoi revenir dans cet endroit que beaucoup envisagent de quitter? Jana ne répond pas, plongée dans la même sorte de torpeur qui affecte le reste des habitants de cette ville apparemment fantomatique. D’emblée, le film tourne le dos à une représentation objective et documentaire, privilégiant l’installation d’une atmosphère cotonneuse et léthargique.
Quelques indices attestent quand même d’une dégradation manifeste: les parents de Jana sont chômeurs et ont du mal à subsister dans leur appartement dont on devine qu’il a dû être confortable. Leur conversation est allusive et pleine de non dits. Lorsqu’ils sortent à l’occasion de ce qui ressemble à un mariage, la même prudence règne, sauf lorsqu’un convive brise la règle tacite de ne pas aborder les sujets qui fâchent. Autrement, tous se réconcilient sur la piste de danse et s’agitent comme si leur vie en dépendait, avant de retourner à leur vie de zombies. Plus tard, Jana retrouve son ancien fiancé et leur relation semble repartir solidement. A un moment, ils vont à une fête et prennent probablement des drogues, parce que Jana se réveille le lendemain dans une situation suggèrant qu’il a dû se passer des choses dont elle n’a pas eu conscience mais qu’elle n’a surtout pas envie de savoir. Son état à ce moment ressemble à celui de la population qui émerge d’une série d’épreuves que tout le monde préfère occulter.
Ce caractère délibérément allusif fait la qualité du film en même temps qu’il risque de lui aliéner les spectateurs qui ne sont pas familiers avec l’histoire récente du Liban, laquelle est évoquée beaucoup plus explicitement par le cinéaste dans le dossier de presse: le pays a connu une guerre civile qui a duré 15 ans jusqu’en 1990, avant que les mêmes factions «criminelles» ne prennent le pouvoir et poursuivent leur rivalité sur le front économique au détriment des citoyens. Le vide qui en a résulté est le sujet de Face à la mer. Un vide non pas bénéfique, comme le calme après la tempête, mais décourageant parce qu’il prive à la fois de mémoire et de perspective. Le film décrit l’effet de ce manque sur les Libanais à travers des images parfois métaphoriques et oniriques, comme celles qui surgissent en écho à une vague prophétie concernant un tsunami. C’est une autre façon de signifier l’état mental d’une collectivité qui a l’impression de se noyer lentement. Le tout face à une mer, symbole d’ouverture, qui semble de plus en plus inaccessible malgré sa proximité. Face à la mer a été tourné avant l’explosion du port qui a précipité la crise politique, laissant la ville dans une situation plus désespérée que jamais. La fin voit Jana revenue à son point de départ, comme si elle venait de boucler le premier cercle de l’enfer. No future. G.D.
13 avril 2022 en salle / 1h 56min / DrameDe Ely Dagher Par Ely Dagher Avec Manal Issa, Roger Azar, Yara Abou Haidar Titre original Albahr ‘amamakum |

13 avril 2022 en salle / 1h 56min / Drame