[CRITIQUE] EXILE de Johnnie To

Pour résumer rapidement l’histoire, deux bandes de tueurs se retrouvent à Macao devant la maison de Wo (Nick Cheung), un ami d’enfance exilé depuis qu’il a tiré sur son boss et qui, depuis, a refait sa vie peinarde avec une femme et un enfant. D’un côté, on a Anthony Wong et Lam Suet qui ont pour dessein de buter Wo sur ordre du boss atrabilaire Simon Yam; de l’autre, Francis Ng et Roy Cheung venus défendre leur pote. Résultat? Un uppercut. Exilé, le meilleur Johnnie To, sorte de descendant bâtard, virtuose et gaguesque de La horde sauvage, dont la décharge provoque un choc comparable à The Killer en son temps.

Isolez les meilleures scènes de tous les films du prolifique Johnnie To et condensez-les en deux heures éprouvantes de cinéma d’action psychotonique. Vous obtenez Exilés, le meilleur opus du formaliste HongKongais. C’est sans doute le film que The Mission aurait dû être si à l’époque Johnnie To avait bénéficié d’un budget plus conséquent. Par cette corrélation ténue, il se présente comme un plaisir coupable doublé d’une bonne farce dont il faut saisir très vite le ton à la fois parodique, décalé et tragique. Tout d’abord, il s’agit d’une fausse suite (The Mission et PTU composent déjà un diptyque qu’un prochain troisième volet autour d’un pickpocket devrait compléter incessamment sous peu), où les mêmes acteurs font allusion aux personnages qu’ils incarnaient dans le film. Et c’est tout. Ici, ils incarnent des tueurs humains et très soudés qui n’ont pas besoin d’être substantiels pour exister. S’il les décrit aussi peu, c’est parce qu’il s’appuie sur ce que l’on connaît déjà des acteurs pour les avoir vus dans The Mission (les géniaux Anthony Wong, Francis Ng, Lam Suet Roy Cheung, entre autres). Le plaisir qu’ils ont à se retrouver est très communicatif.

Le film labellisé Milkyway Images s’ouvre à Macao sous une chaleur écrasante et évoque beaucoup par ses touches impressionnistes et surréalistes, sa façon de filmer en scope des paysages arides et désertiques. To a très bien exploité les anciens bâtiments coloniaux de Macao en la transformant en ville fantôme où errent quelques hommes en enfer, de même qu’il a utilisé une bande-son typique composée exclusivement de guitares. Ce n’est pas un hasard par exemple si l’action se déroule juste avant la rétrocession à la Chine. Dans The Mission, To jouait avec le statisme des gunfights pour s’accommoder d’un manque de moyens. Avec Exilé, il a vu les choses en plus grand et en proposant une nouvelle manière de filmer des fusillades dans un espace clos. Afin de rassurer tout ceux qui n’ont été que moyennement convaincus jusque là par ses précédentes œuvres, il échappe ici à tous les tics qui pouvaient agacer par le passé en laissant entrevoir un film somme qui propose paradoxalement un renouvellement narratif et formel insoupçonné. Pour faire simple, Johnnie To n’abuse pas du grand angle comme unique parti-pris de mise en scène. Capte l’atmosphère pour faire flotter la caméra. Plaque ses thèmes de prédilection (sens de l’honneur, amitié indéfectible, conflits claniques, trahison). Refuse le vérisme scrupuleux de Election. Bousille les us et coutumes du montage. Renoue par moments avec la veine mi-barrée mi-touchante de Running on Karma. Et signe, contre toute attente, un film proche de la bédé et du recyclage dans le sillage de son précédent et peu connu A hero never dies. Dans un écrin totalement artificiel, des cintrés ont eu envie de refaire entre amis La horde sauvage. Johnnie To aime cette démarche (revoir Barefoot kid, remake des Disciples de Shaolin et Throwdown, de La légende du grand judo). Sans imposer une réflexion sur la violence, à l’inverse d’un Peckinpah et plus proche du coup de Tarantino et Park Chan-Wook, Exilé devient par ses multiples correspondances un film d’action idéal qui dépasse en plaisir tout ce qu’on pouvait imaginer. Un objet de divertissement suprêmement élégant, toujours au bord de la parodie (l’image d’Epinal de l’harmonica), voire de l’auto-parodie (la scène de la photo, déjà vue cent mille fois), toujours au bord de la déchirure (montées d’émotion inattendues).

Au premier degré, To donne l’impression d’avoir reproduit ce qu’il aimait le plus dans les nombreux westerns auxquels il emprunte. Mais il n’est pas indispensable de connaître l’origine pour les apprécier. Ce n’est pas un Fulltime killer bis, reader-digest occidental qui n’en finissait plus de citer des réalisateurs (Tarantino, Gans, Bigelow, Besson – non, les BB ne vont pas se foutre de procès si on les met dans la même parenthèse). Encore moins un Breaking News like qui cherche à stigmatiser une cible. Ici, la caméra est à hauteur d’être humain et ne recherche des exploits qu’avec ses personnages même si la narration passe avant l’histoire, le style avant le contenu, le geste avant la parole. Les personnages sont réduits à leur forme la plus essentielle: venger, défendre, fusiller de toutes les façons imaginables. Sans en avoir l’air, To a pris plus de risques que sur ses précédentes fictions. Notamment en s’attaquant à la police à travers un flic couard qui préfère fermer les yeux sur ce qui se passe aux alentours. Cela lui a beaucoup coûté : le comité de censure chinois n’a pas apprécié l’image des triades, le Film Censorship Authority de Hong Kong a protesté en raison d’une scène précise où deux personnages se saluent en se serrant la main gauche en signe de reconnaissance entre membres de la mafia et boycott de la Malaisie. Pour éviter la censure, il a certainement été contraint d’utiliser des nuages de poussière rouge substitués aux giclées de sang. A l’écran, les gunfights éblouissent par des gerbes sanguinolentes qui se traduisent par cette «fumée de sang» (on avait déjà les prémisses de cette utilisation à la fin de PTU). En terme de narration, il a fait des progrès considérables en suivant une logique irréversible et une simplicité proche de l’épure: il commence en formant de fragiles constellations humaines pour nous guider ensuite au travers du grand désordre des images et peut-être aussi du monde.

On note des allusions explicites au cinéma de John Woo dans le face-à-face fraternel par-delà bien et mal d’autant que To prend son temps pour capitaliser ses propres images. Le gunfight dans l’hôpital, totalement opératique, équivalent à la scène du centre commercial de The Mission à l’excès, renvoie à The Killer avec sa chorégraphie minimaliste à base de draps, de ralentis et de sang en même temps qu’il constitue un morceau de cinéma rutilant. La violence intervient comme ingrédient fondamental à la mise en scène. Une grande importance est donnée aux détails comme la cannette de Red Bull qui a ici double emploi: esthétique (elle sert à accentuer la dimension comique en revenant à plusieurs reprises) et chronologique (elle détermine le temps et l’espace dans des gunfights distendus). La combinaison dynamique de mouvement et de musique multiplie les contrepoints visuels et sonores. Les personnages, chargés de douleur et de souvenirs, ne révèlent leur personnalité et leurs amitiés viriles que sous le feu de l’action. C’est son goût pour le cinéma de Melville qui ressort, et il n’est pas étonnant qu’il ait envie de diriger Alain Delon ou d’exécuter comme naguère Woo un remake du Cercle Rouge. Seule ombre au tableau: Josie Ho, pas totalement dans son élément, rappelant que To ne sait pas diriger, encore moins écrire, des rôles féminins, d’autant que certains ne manqueront certainement pas de trouver ambigu son rapport avec les femmes (une mère pleurnicharde et une pute intraitable et vénale). Cette faiblesse, que l’on reprochait déjà à Peckinpah dans un film comme Les chiens de paille, est rattrapée par la sobriété de jeu de Anthony Wong qui, en bon monstre du cinéma, éclipse malgré tout de sa simple présence ses partenaires et dévore la bobine à pleines dents. Même lorsqu’il est au second plan, on ne voit que lui.

Conjonction bizarre et exquise entre différents mondes, Exilés possède une force d’incarnation proche du cinéma muet, jouant à fond la carte de la bande dessinée survoltée et du burlesque (la scène du repas où Wong crache une balle paumée dans une carafe d’eau). Mais c’est en amplifiant les effets que To finit par bouleverser au plus profond. Exiléest un western crépusculaire qui compile tous les genres (spaghetti comme urbain), qui démarre de Léone (reprise d’Il était une fois dans l’ouest) pour finir comme Peckinpah en passant par les serpentines de John Woo, Don Siegel, Clint Eastwood. Un long gag élégiaque théâtralisé par Beckett, percé par la mélancolie. Elégance du travelling, luminosité de la photo, soin maniaque du cadrage, respect des personnages, osmose entre les acteurs quatre étoiles et plaisir permanent du spectateur. Johnnie To prouve ainsi qu’entre le western et le film de gangsters les bonnes vieilles recettes du cinéma ne sont pas nécessairement caduques, surtout lorsqu’elles sont revisitées de manière aussi inspirée. On soupçonnait son talent depuis longtemps mais, cette fois-ci, il a enfin gagné sa place. Au sommet. Avant de découvrir son potentiel remake américain en salles, Exilé, capharnaüm fiévreux d’une puissance inouïe, vous mérite. Evénementiel, rien de moins.

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