Le triomphe mutivers de « Everything Everywhere All at Once » aux Oscars 2023

0
1617

Everything Everywhere All at Once était bien tout-partout lors de la 95e cérémonie des Oscars. Le film de multivers produit par A24 a décroché 7 prix sur les 9 catégories où il était en lice: le meilleur film, la meilleure réalisation et le meilleur scénario original pour Daniel Scheinert et Daniel Kwan, la meilleure actrice pour Michelle Yeoh, les meilleurs seconds rôles pour Jamie Lee Curtis et Ke Huy Quan, et enfin le meilleur montage. Retour sur ce qu’il convient d’appeler un film-phénomène.

Remarqués en 2013 pour le clip déjanté de Turn For What (Dj Snake & Lil Jon), puis élevés au rang de réalisateurs cultes avec leur premier long-métrage Swiss Army Man en 2016 (avec Paul Dano et Daniel Radcliffe), Daniel Kwan et Daniel Scheinert poursuivent dans leur style ébouriffant en explorant la théorie très à la mode du multivers avec Everything Everywhere All at once. Le film met en scène la famille Wang, immigrée de Chine quelques décennies auparavant afin de vivre le rêve américain. Cantonnée à la gestion de leur laverie depuis leur arrivée, les Wang sont en crise: Evelyn s’est empêtrée dans la routine, Waymond cherche à divorcer tandis que leur fille, Joy, lesbienne, souhaite s’émanciper. Alors que les impôts les rattrapent pour irrégularités, mettant en péril leur commerce, Evelyn se retrouve propulsée dans le multivers, des mondes parallèles où elle explore toutes les vies qu’elle aurait pu mener. Face à une menace inter-dimensionnelle, elle seule peut sauver le monde, mais aussi la chose la plus précieuse à ses yeux: sa famille.

Avec cette intrigue digne des productions Marvel aux budgets pharaoniques, Everything Everywhere All at once se pose en challenger (25 millions de dollars de budget) d’un cinéma mainstream qu’il dépasse plus qu’il ne le copie grâce à sa mise en scène, ses acteurs et une émotion authentique. Là où les films de super-héros contemporains sacrifient toute forme de créativité à l’autel de la standardisation et de l’efficacité, les Daniel font valoir un film au style généreux et survolté, reposant avant tout sur des personnages auxquels on s’attache malgré leurs nombreux défauts. Le multivers fonctionne d’emblée, s’exprimant non pas par l’intermédiaire de dialogues abscons ou par une continuité linéaire, mais par le séquençage et le split screen. Une inventivité formelle qui rappelle le travail des Wachowski, référence évidente des Daniel, de Matrix à Cloud Atlas en passant par Sense8, dont le montage alterné, superposant différentes temporalités et différents espaces, semble avoir marqué les deux cinéastes. Everything Everywhere All at once va plus loin en confondant lors d’une séquence l’espace, le temps et toutes les vies parallèles d’Evelyn dans un même plan.

Film des années 2020, Everything Everywhere All At Once ne l’est pas seulement par son année de sortie, mais aussi grâce à ses effets made in TikTok, que ce soit dans les filtres apposés sur certains plans, comme la séquence citée précédemment, ou dans les tenues de l’antagoniste, inspirées du maximalisme fashion qui pullule sur le réseau social parmi la tranche d’âge somme toute directement visée par le film. Sur fond de science-fiction, ce sont bel et bien les problématiques contemporaines de l’immigration qui sont abordées par le truchement de cette famille chinoise: Evelyn, qui tente de ménager constamment la chèvre et le chou en s’occupant de son père tout en imposant à sa fille ses principes éducatifs contraignants se voit proposer une quête émancipatrice grâce au multivers, qui lui permet d’entrevoir toutes les potentialités du monde. C’est le dilemme entre tradition et modernité qui est l’enjeu principal de Everything Everywhere All At Once, à la fois dans son scénario et dans sa construction.

Multi-référencé, présenté par ses réalisateurs comme un «dix films en un», dans lequel on passe du cinéma de Wong Kar-wai à Ratatouille, Everything Everywhere All at once est un film fait par des amoureux du cinéma. C’est avec une certaine émotion que l’on retrouve à l’écran Jonathan Ke Quan (Data dans Les Goonies), James Hong (le mandarin dans Big Trouble in Little China), et Michelle Yeoh, dans le rôle principal d’un film d’action. À cause de son excès de générosité, le film souffre hélas d’un trop-plein dans son dernier tiers, étiré à l’envi, diluant l’émotion recherchée par les deux cinéastes. Un petit bémol qui n’entache en rien l’euphorie suscitée Everything Everywhere All at once. J.E. & M.B.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici