Le miracle Marco Bellocchio: « Esterno Notte », sa série talisman que vous devez découvrir au plus vite

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Le meilleur moyen de calmer ces premiers jours de décembre où la vitamine C ne suffit plus et où tout le monde se met à parler du nez? S’installer pendant 5 heures et 30 minutes devant la nouvelle fresque politique de Bellocchio, oraison funèbre retraçant l’enlèvement et la séquestration d’Aldo Moro, ici joué par Fabrizio Gifuni, un décalque souriant de Gian Maria Volonté qui ravira les enfants des années 70. Disponible sur Arté en mars.

Les Américains ont leur JKF, les Italiens ont leur Aldo Moro, trauma national et poche d’ombre ayant – peut-être à jamais? – jeté le discrédit et le doute dans la conscience politique nationale. Dans les deux cas, ça a fini dans une voiture, mais ce sont les 55 jours de séquestration de Moro, chef de la Démocratie chrétienne, qui ont remis au goût du jour le roman-feuilleton à l’italienne: un spectacle quotidien où se retrouvèrent mêlés l’ensemble de la classe politique en fonction, une presse avide de scoops pré-morandiniens, des Brigades Rouges dont la violence était le reflet d’une partie non négligeable de l’opinion publique, et même le Vatican (pas étonnant que le beau Marco y trouve encore une matière féconde, 19 ans après Buongiorno, notte).

Rappel des faits: en 1978, Aldo Moro a 62 ans. Professeur de droit pénal et catholique patenté, Aldo la vie simple vogue de succès en succès électoraux depuis l’après-guerre. Alors que le pays est empêtré dans une vague sans précédent d’attentats – les fameuses Années de plomb – le Parti communiste frappe à la porte du pouvoir en 1976 où il fait quasi-jeu égal avec la Démocratie chrétienne. Partisan d’un rapprochement avec les cocos, Aldo Moro entreprend cette politique du compromis historique (ce qui ne va pas sans créer du remous dans son propre camp), et personne ne doute du fait qu’il sera le prochain président de la République. Le 16 mai 1978 doit marquer l’entrée officieuse du PCI dans le jeu gouvernemental, mais patatras: Aldo Moro est enlevé par un commando des Brigades rouges, seul rescapé d’un canardage en règle façon poliziottesco. Il ne trouvera pas grand soutien pour tenter de négocier sa libération, ce qui fera de ses écrits de détention parus bien plus tard, Mon sang retombera sur vous, une matière hautement inflammable pour le pouvoir en place (sur l’ingérence américaine, la loge P2 et les réseaux Gladio, on vous laisse compléter votre formation historique dans les méandres documentaires de Youtube…)

Outre Moro, Bellocchio fait court-circuiter le point de vue entre différents protagonistes au gré des épisodes: Francesco Cossiga (Fausto Russo Alesi), le ministre de l’Intérieur installé à ce poste pour sa fermeté envers les groupuscules terroristes; le pape Paul VI (Toni Servillo) qui réquisitionne des milliards pour négocier sans succès la libération de son ami Moro; la propre femme de l’homme politique, Eleonora (Margherita Buy), toute aussi pieuse et intègre que lui; ou la brigadiste Adriana Faranda (Daniela Marra), qui a piloté l’enlèvement, ce qui ne l’empêchera pas de s’opposer à l’exécution du bonhomme. Et c’est probablement là que réside l’intérêt de ce merveilleux soap produit par la Raï et ARTE: le doute submerge toutes les parties prenantes de cette folle histoire, toutes les figures dépositaires de l’autorité (église, personnel politique, militants factieux) étant renvoyées à une hésitation rarement filmée dans les cercles de pouvoir. En lieu et place de personnages jusqu’au-boutistes, tropes du cinéma paranoïaque des années 70, des statues de cire ne sachant que faire de leur pouvoir, dont on se dit peut-être qu’il n’est plus entre les mains des institutions religieuses et politiques, mais définitivement exfiltré ailleurs, un peu comme si derrière l’effrayant rideau du Magicien d’Oz, il n’y avait en fait plus rien… Pas étonnant que Bellocchio ait choisi de ne pas s’attarder sur Giulio Andreotti, joué par Fabrizio Contri, pape Noir de la vie politique italienne, dont le machiavélisme bien connu se prête moins facilement à cette esthétique de l’incertitude qui couvre les 5h30 de ce show absolument dément. G.R.

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