Dans les années 2070, dans la citadelle de Libria, les émotions n’existent plus, supprimées par l’absorption quotidienne de Prozium. Cette drogue anti-anxiété rend les gens plus heureux et plus productifs. Les individus ont ainsi accepté de mettre de côté leur liberté pour vivre en harmonie avec leur dirigeant spirituel connu sous le nom de Père. Les personnes qui refusent de prendre leur dose sont considérées comme des rebelles et vivent en retrait de la ville. S’ils sont pris à jeûn, c’est la peine de mort assurée. John Preston travaille au service de Père et applique la loi à la lettre. Un jour, celui-ci brise le flacon de sa dose et n’a pas le temps de s’en procurer une de rechange. Il est alors submergé par toute une gamme d’émotions. Victime d’un revirement spirituel qui le confronte à ses supérieurs hiérarchiques, il mène l’enquête sur ce nouvel état de vie.
Récemment, Matrix Reloaded montrait qu’avec un budget colossal, des effets spéciaux magistraux et un scénario parodique, on était en mesure de livrer des block-busters rusés et intelligents. Equilibrium pâtit de cette récente comparaison, même si le mode sur lequel il aborde les mêmes thèmes (la foi, la résistance…) se révèle éminemment sobre. Moins tape-à-l’œil (mais nettement moins maîtrisé aussi), Equilibrium, première fiction de Kurt Wimmer, peut séduire ceux qui ont été frustrés par la grosse machine des frères Wachowski. Le débat est cependant ailleurs tant ce film se rapproche finalement moins de la saga Matrix que de Fahrenheit 451 dont c’est le remake inavoué.
Equilibrium est au film de SF ce que The Eye (des frères Pang) est au film d’horreur, à savoir un film roublard qui emprunte de bonnes idées à d’autres films pour les reformuler à sa sauce. La démarche peut paraître malhonnête, mais il ne faut pas lui nier une certaine efficacité. De plus, cette somme d’additions et de réminiscences est intéressante à défaut de donner un ensemble qui soit convaincant. Bienvenue à Gattaca a été indéniablement l’influence la plus directe, avec son univers fliqué et glacial, ses prolongements et ses grands espaces qui soulignent la condition misérable et stérile des personnages.
Le thème du noyau de résistants qui tentent de lutter contre un système totalitaire n’est pas nouveau. En littérature, des écrivains comme George Orwell ou Philippe K. Dick ont montré à travers leurs excellents ouvrages la vision pessimiste qu’ils avaient d’un futur déshumanisé et terrifiant. Au cinéma, il suffit de revoir aujourd’hui un film comme Brazil de Terry Gilliam pour se rendre compte à quel point ce chef-d’œuvre était prophétique et pourvu d’une implacable modernité. Dans 15 ans, Equilibrium sera obsolète parce qu’il lui manque la novation, l’originalité et la folie pour surprendre après de multiples visions. Il n’en demeure pas moins suffisamment malin pour divertir, mais on était en droit d’en attendre plus : à la place d’un film révolutionnaire, on a une fiction anodine mais sympathique, banale mais distrayante. Parmi la pauvreté des block-busters du moment (éludons le fâcheux incident des Charlie’s Angels…), l’on est cependant prêts à parier que ce petit film risque de créer une jolie petite surprise.
Pour revenir à Fahrenheit 451, source d’inspiration majeure de Wimmer ici, le personnage principal d’Equilibrium est à rapprocher de Montag, le pompier chargé de l’autodafé. Ces deux hommes sont à la base pour la répression et contre la liberté de penser, mais ils vont chacun apprendre, au contact d’une « terroriste », à retrouver l’humanité qu’il tentait stupidement de masquer. Au final, ils basculeront tous deux dans le camp des oppressés en agissant contre les lois et pour le bien. Dans ce rôle binaire, Christian Bale s’avère impeccablement glacial et incarne avec une fragilité étonnante ce personnage sans cesse sur la corde raide. Emily Watson est absolument inflexible, presque émouvante, en résistante amoureuse et rebelle. En revanche, le salaud joué par Taye Diggs est insupportable. Il y a d’ailleurs une anomalie avec son personnage : lors des scènes de la fin, il se met à sourire, voire même à rire, alors qu’il est censé représenter la rigueur et le stoïcisme. C’est probablement l’une des erreurs fondamentales d’un scénario convenu dans son déroulement. En ce sens, la dernière image, qui se veut marquante, ne génère en réalité qu’un effet moyennement surprenant.

