On comprend (sans comprendre): Enys Men, deuxième long-métrage de Mark Jenkins, fait partie de ces rares films d’horreur contemplatifs (sensitifs, lâchons le mot mollement), qui n’enchantent guère les salles et les festivals dédiés. Par chance, il sort chez nous en France via ED Distribution et clairement, l’expérience vaut le détour, version hyper digeste et sobre de The Lighthouse qui aurait crapahuté avec Jeanne Dielman et Don’t look now. Impossible de ne pas penser au Roeg, entre le ciré rouge crapahutant durant l’heure et demie de métrage et l’année de l’action: exactement la même que celle du chef-d’œuvre de Roeg.
Clin d’œil mis à part, Enys Men réussit l’exploit de ressembler réellement à un film de cette époque (là où échoue beaucoup de trips vintages), rappelant les Ghost Story for Christmas traumatisants de la BBC ou le fabuleux The Shout de Jerzy Skolimowski. Le 16 mm brandit en étendard, tirant sur les couleurs au maximum, est poussiéreux à souhait, à deux doigts de se briser, comme retrouvé au fond d’un grenier. Les côtes de Cornouailles, semblables à une carte postale froissée, accueillent une biologiste venue étudier des fleurs sur les récifs coupants d’une probable île. Chaque jour, tout se suit et se ressemble: l’étude des spécimens, la prise de température, un lancer de caillou dans un puits, la prise de note, la relance du moteur électrique, l’indispensable heure du thé, les appels radio (s’il y en a), lecture à la bougie…
La femme sans nom, la volontaire, semble ignorer les silhouettes qui la lorgne comme un mauvais présage. Et, il y a ce drôle de rocher planté au milieu de l’île, silhouette de gardien difforme et possible tombe ancestrale. Il y a les fantômes des autres, des anciens mineurs, des habitants, et puis il y a les fantômes à soi. Si la femme solitaire a vécu un traumatisme, nous n’en saurons pas grand-chose. Il faudra rebâtir, inventer, convoquer (on pense parfois au méconnu et tout tordu Images de Robert Altman d’ailleurs). Enys Men emprunte des chemins guère nouveaux (de la ghost story à l’anglaise aux psychotic women movies), mais il le fait admirablement, c’est-à-dire sans effets de manche tapageurs et en choisissant de ne faire parler que les images et les sons, allant jusqu’à faire ressentir chaque texture, chaque matière, chaque intrus dans le cadre. Comme cette mousse qui commence lentement à dévorer les précieuses fleurs tant étudiées par l’héroïne, et qui ne tarde pas à la contaminer à son tour. Il n’y a pas de twist, d’épiphanie ou de grande révélation, il faudra accepter la ballade hantée, son approche dépouillée du folk-horror. Un beau cauchemar cottage-core qui donne tout simplement l’impression d’y être, laissant les poumons gorgés d’iode et l’âme peu sereine. J.M.
10 avril 2024 en salle / 1h 30min / Epouvante-horreurDe Mark Jenkin Scn Mark Jenkin Avec Mary Woodvine, Edward Rowe, Flo Crowe |
10 avril 2024 en salle / 1h 30min / Epouvante-horreur


