[Critique] Enter the void de Gaspar Noe

Gaspar Noé a toujours été passionné par la représentation de la subjectivité au cinéma. Dans Carne et Seul contre tous, ses précédents films, il faisait partager les pensées d’un boucher en multipliant des monologues intérieurs. Depuis Irréversible, il utilise des moyens purement visuels pour prendre de la hauteur. Dans Enter the void, peut-être ce qu’il a produit de plus ambitieux à ce jour, il fait entrer le spectateur en communication avec un dealer junkie par le simple regard de son esprit et l’errance post-mortem de son âme. Ce qui le retient dans les limbes, c’est la tristesse de sa soeur, strip-teaseuse dans une boîte de nuit, qu’il ne veut pas abandonner. A travers des hallucinations et des sensations psychédéliques, Noé recompose l’identité, le passé et le visage d’un homme essentiellement filmé de dos – une technique qu’il avait déjà empruntée à Elephant, d’Alan Clarke (1989) avant la scène du viol dans Irréversible. On peut y voir une manière d’entretenir le suspense mais sur ce coup, il s’agit plus de respecter la logique des « films-purgatoire » des années 60-70 comme Seconds, de John Frankenheimer (1966) – le premier à avoir utilisé la snorry-cam – ou Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais (1968). L’utilisation consommée du montage et la narration fragmentée permettent de mélanger dans un flou artistique des événements passés et présents. C’est normal de sentir seul et perdu. La clef pour s’y retrouver, c’est le Bardo Thödol, un texte bouddhiste, cité à deux reprises comme une piste par le personnage principal, qui décrit les états de conscience et les perceptions entre la mort et la renaissance.

Dans Irréversible, Noé introduisait le récit avec le Boucher (Philippe Nahon), boule rustre de misanthropie, avant d’évoluer vers une forme de cinéma plus abstraite. Enter the void en est la continuité labyrinthique, reprenant certains thèmes communs comme la vengeance, le destin, la prémonition. Le récit évolue d’un enfer sous LSD vers un paradis vert de l’enfance, de la mort à la vie, de l’intoxication à la pureté pour faire ressentir cette présence métaphysique des choses qui dévastent, dépassent ou portent. La mise en scène épouse le mouvement panique du tourbillon en transformant Tokyo en immense baisodrome et en organisant des enchaînements virtuoses, avec la même fluidité hypnotique que les formalistes soviétiques (Pavel Klushantsev, Wojciech Has) et les génies de l’underground US (Kenneth Anger, Tony Conrad) dans les années 70. Dépourvu de la volonté de provoquer ou de choquer, Noé est parti dans une autre galaxie en sculptant un univers en apesanteur dont il cherche à cerner le mystère. Peu importe si on ne comprend plus ce qui se passe, lui-même ne contrôle plus ce qui l’anime. Il est dans le même état de transe et de possession fébrile que nous, comme s’il touchait du doigt quelque chose que les mots ne peuvent pas définir. Si dans 2001, l’odyssée de l’espace, Kubrick proposait une représentation grandiose de l’infini, Noé explore cette même dimension cosmique dans Enter the void à travers un fantasme collectif : savoir ce qui se passe après la mort, une fois que l’on abandonne son corps. Entre ses fantasmes sexuels et son obsession de la paternité, il filme l’invisible, l’inexpliquable. Pourquoi on vit ? Pourquoi on baise ? Pourquoi on meurt ? Ce qu’il a réussi à capter est à la fois tragique et éblouissant.

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