Dans les années 90, on croyait Ingmar Bergman réfugié comme un ermite sur son île de Fåro. En réalité, il a toujours multiplié les scénarios et les représentations théâtrales. En présence d’un clown, réalisé dans cette décennie pour la télévision, ne parle que de l’artiste anxieux, de ses dérives schizophrènes, des fantômes envahissant son esprit et ses créations. Comme toujours chez lui, l’autobiographie nourrit la fiction. Au départ, l’action se déroule dans un établissement psychiatrique où sont exacerbées toutes ses peurs. Un clown se présente rapidement comme une projection fantasmagorique et spectrale de lui-même (un « idiot » incompris). Un autre – mais cette fois-ci une femme – est la vision déformée d’un cauchemar, une hydre à plusieurs têtes à la fois fantôme du joueur d’échecs échappé du Septième Sceau et celui de sa défunte épouse Ingrid. Cette apparition de fantasme vieilli et fripé s’achève par une étreinte crue, marquant la possibilité pour le protagoniste de faire une dernière fois l’amour à celle qu’il a toujours aimée et, dans cet élan à la fois tragique et bouffon, de baiser la mort, l’ennemie de Bergman, lui qui était si soucieux de paraître «vivant». Dans la même chambre, on retrouve un professeur à la retraite, double hédoniste de l’oncle Carl qui naguère invita le jeune Bergman à partager son amour voluptueux pour les images, lors des séances de «lanterne magique». C’est une réminiscence de Fanny et Alexandre, son sublime adieu au cinéma, qui remonte à la surface comme un traumatisme fondateur.
La seconde partie du récit montre l’aboutissement de ces expériences, annonçant une mise en abyme : la naissance d’un nouveau cinéma «parlant vivant». On pense alors à Griffith pour la révolution imminente, à Beckett pour la théâtralité absurde, à Shakespeare pour la citation tirée du monologue de MacBeth, à Proust pour les madeleines, à Schubert mort de Syphilis dont le parcours intime se joint à celui de Bergman (la lutte finale entre le cinéma mort-né et le théâtre vainqueur). Il y a tout (l’affirmation perpétuelle de la vie sur la démence et le gâtisme, la multiplicité des masques et des doubles, la mort protéiforme, les angoisses métaphysiques) ; et, c’est vertigineux. Incompréhensible que cet authentique chef-d’œuvre, présenté dans la section «Un Certain Regard» au festival de Cannes en 1998 et déjà maintes fois diffusé à la télévision, sorte seulement maintenant au cinéma. Comme si, par-delà les nuages, Bergman vivait encore, là, dans cet étrange corps mouvant, réunissant des formes d’art longtemps jugés incompatibles (la télévision, le cinéma et le théâtre). En présence d’un clown confirme bien qu’il existe un art multidimensionnel des possibles et que le cinéma pourrait bien être celui des fantômes. La question que Bergman pose est donc simple : «Une fois que le film s’achève et que les acteurs disparaissent, que reste-t-il?» Un écran noir. De l’invisible. Du souvenir épuisé. Des larmes de clown. Et du chagrin, beaucoup de chagrin.

