[CRITIQUE] ELLE de Paul Verhoeven

Girl power. Michèle (Isabelle Huppert) fait partie de ces femmes que rien ne semble atteindre. À la tête d’une grande entreprise de jeux vidéo, elle gère ses affaires comme sa vie sentimentale : d’une main de fer. Sa vie bascule lorsqu’elle est agressée chez elle par un mystérieux inconnu cagoulé qui la viole et la roue de coups – une scène digne des jeux vidéos qu’elle produit pour son travail. Elle en touche à peine un mot à ses proches et ne va pas se plaindre à la police. A la place, elle s’achète une bombe de gaz lacrymogène, dort avec un marteau, soupçonne un temps son violeur d’être lié à l’histoire qui a brisé son enfance. Alors elle se met à le traquer en retour. Un jeu étrange s’installe alors entre eux. Un jeu qui, à tout instant, peut dégénérer…

Huppert bien. Comment on dort? Comment on se réveille? Ce sont les deux questions que pose Elle, le nouveau long métrage de Paul Verhoeven. A la première question, la réponse est évidente: on dort avec un marteau posé sur son oreiller. A la seconde, aussi: en s’invitant au saccage des apparences. Passé le traumatisme du viol, montré dès la séquence d’ouverture du point de vue passif d’un chat spectateur, Elle raconte comment une femme (Isabelle Huppert) en état de faiblesse va brusquement se réveiller et prendre sa revanche sur le monde perverti qui l’entoure: entre une mère botoxée (Judith Magre) qui se tape un gigolo, un ancien mari déprimé (Charles Berling, sinistre comme peut l’être Charles Berling), un couple de voisins cathos (Virginie Efira et Laurent Lafitte) trop sages pour ne pas être louches, un fils en mal de paternité qui bosse au Quick pour aspirer à la normalité tout en se faisant malmener par une garce de petite amie (Alice Isaaz, idéalement bitchy), et un futur ex-amant qui n’est autre que le mari de sa meilleure amie (Anne Consigny). Comme toujours chez Verhoeven, rien n’est blanc, rien n’est noir, tout le monde est monstrueux, a fortiori ceux qui prétendent agir au nom du bien – et surtout, pour le spectateur, TOUT est chaos.
Dix ans après Black Book qui marquait le retour du Hollandais violent au bercail, Elle a obligé le cinéaste à se cogner à tout ce qui peut déprimer le cinéphile d’ici: le décor français, le contexte français, la grande famille du cinéma français et l’adaptation d’un roman français (Oh! de Philippe Djian). En d’autres termes, bon courage. A la base, Verhoeven voulait tourner ce thriller aux États-Unis mais impossible de transposer une histoire aussi amorale là-bas (plus maintenant, plus avec sa réputation) et comme impossible n’est pas français… C’est là où il est encore possible de tout bousculer, de tout saloper, de carburer au second degré, au sarcasme comme à l’ironie vacharde. La première idée géniale de Elle consiste à résoudre illico l’enjeu du thriller (on apprend très vite l’identité du violeur). Peut-être pour mépriser des conventions, plus assurément pour dire qu’il s’agit d’un simple argument et que ce n’est pas le réel sujet de Elle, plus complexe qu’il n’y paraît.
Aussi, en dépit de la catégorisation vendeuse du film en thriller érotique pervers, Elle tient de la farce dopée au mauvais esprit Hara Kiri (la naissance gaguesque de l’enfant à la maternité) et, dans son refus d’élire un genre déterminé, affirme une volonté de prendre à contre-pied les expectatives, de « réveiller » le spectateur endormi jusque dans l’agression visuelle et sonore qu’il subit au gré des inserts de jeu vidéo tonitruant. Comme pour nous dire: This is not another french movie.
De la même façon que, dans sa densité, Elle drague des problématiques profondes, au bord du malaise: l’atavisme familial, le joug de l’héritage, la quasi impossibilité de s’extraire d’une lignée de psychopathes, la nécessité d’assumer sa part de monstruosité. Et pour revenir à l’enjeu initial du thriller, celui du viol, du violeur et de la victime, il n’est pas inutile de rappeler que chez Verhoeven, depuis la nuit des temps, le viol détermine les rapports de force, le sexe constitue une arme, pour se défendre ou progresser socialement et ce qui ne tue pas rend invincible. Sans en dire trop, il y a dans Elle une inversion des rapports de force entre le violeur et la victime, faisant écho à l’agression sexuelle initiale et faisant aussi ouvertement référence à La chair et le sang (1984), premier film américain de Paul Verhoeven, où la jeune promise faussement innocente et réellement démente jouée par Jennifer Jason Leigh prenait l’avantage sur une situation traumatisante.
Combien d’actrices en France peuvent se permettre, et assumer en regardant tout le monde droit dans les yeux, cette prise totale de risque? Une seule, la meilleure: Isabelle Huppert qui, des années après nous avoir ébloui dans La Pianiste de Michael Haneke, s’impose une fois encore au-delà de tous les maigres superlatifs. Alors que n’importe quel acteur ou n’importe quelle actrice de notre bon vieux cinéma franco-français tremblerait de peur à l’idée de s’aventurer dans des zones à haut risque, Zaza, elle, ne tremble pas, rompue aux exercices Chabroliens, aux doubles Schroeteriens, aux diners bourgeois relous, aux dindes empoisonnées et aux accidents de la vie. Et face à l’horreur, elle rit! Et elle a bien raison de rire devant tous ces monstres! Comme son personnage, Zaza se tient debout, elle ne connaît pas la honte. Face à elle, ce sont les fous qui tremblent. Les pervers, les arrivistes, la maman zinzin, le pervers cagoulé, le fils humilié, le voisin qui l’excite… Même pas peur! A ce rythme, Zaza nous sauvera de tout, de l’apocalypse comme de l’invasion de Godzilla. Et comment ne pas se réjouir d’un tel niveau d’entente avec Verhoeven, ce fringant septuagénaire définitivement libre et politiquement incorrect qui vient tourner en France pour notre plus grande fierté?
Main dans la main, Paulo et Zaza défendent l’intelligence de ce personnage qui prend le temps nécessaire pour obtenir de ce qu’il veut, jusqu’au bout de sa logique, et surtout pour se reconstruire, reprendre possession de sa vie. Comme il n’y a plus rien à perdre, comme tout est foutu, autant dire tout ce qu’il y a à dire, pour tester ce qu’il reste à tester. Tout le monde y passera, de l’ancien mari à l’amant, en passant par la meilleure amie. Et la franchise entre copines de se révéler la plus noble des vertus dans ce monde d’hommes flippants assoiffés de pouvoir, bons à rester dans leurs cercueils au cimetière. Verhoeven disait déjà ça dans Showgirls et dans Black Book. Il nous le redit dans Ellecomme une libération salutaire dans notre époque sclérosée. Comme une célébration de l’ambiguïté à une heure de standardisation exténuante. Comme une incitation à ne plus dormir, à se réveiller, à rester alerte, à rester debout…

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Date de sortie 25 mai 2016 (2h 10min) De Paul Verhoeven Avec Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Anne Consigny Thriller Français, Allemand[CRITIQUE] ELLE de Paul Verhoeven
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