[CRITIQUE] ELDORADO de Bouli Lanners

Yvan, dealer de voitures vintage, la quarantaine colérique, surprend le jeune Elie en train de le cambrioler. Pourtant, il ne lui casse pas la gueule. Au contraire, il se prend d’une étrange affection pour lui et accepte de le ramener chez ses parents au volant de sa vieille Chevrolet. Commence alors le curieux voyage de deux bras cassés à travers à un pays magnifique, mais tout aussi déjanté.

Avec Eldorado, Bouli Lanners utilise la forme du road-movie pour remettre sur le tapis des obsessions qui lui tiennent à cœur (l’absence des parents, le temps qui s’écoule, le manque de communication) et proposer une oeuvre à la fois ours et tendre qui ne ressemble qu’à lui. Cet artiste polyvalent, connu comme comédien, creuse le sillon drôlement dépressif de Ultranova, son premier long métrage, dans lequel il parlait déjà avec une sensibilité de peintre et des cadres très travaillés de ces étoiles sur le point de s’éteindre dans un désert affectif. Tel un poète en pleine gueule de bois, il sonde la beauté cachée de ce bas monde et incidemment la sienne (son ventre sublimement gros qu’il aère sans complexe). Une beauté qui ne se révèle pas au premier regard. Cette fois, Bouli se donne le premier rôle, celui du mec à deux doigts de l’implosion nerveuse, flanqué d’un partenaire freak (un cambrioleur junkie) qu’il n’aurait jamais dû rencontrer et avec lequel il n’a pas grand-chose, voire rien, à partager.

Au gré de pérégrinations hasardeuses, les deux loustics rencontrent de drôles d’individus. Conformément au genre – qu’il ne cherche pas à révolutionner, faute d’être prétentieux -, l’errance est censée symboliser la recherche des réponses que les personnages pensent toujours trouver plus loin devant eux, parce qu’ils n’ont plus rien à attendre de ce qu’ils laissent derrière. Dans Eldorado, où l’on part à la recherche d’un trésor indéfini (la recette du bonheur ? L’antidote à une poisse existentielle ?), il y a des silences monstrueux, des dialogues sourds, des impressions secrètes et surtout ce spleen qui pèse sur le récit comme une épée de Damoclès.

Si les premières séquences évoquent un mélange entre Bertrand Blier mode Buffet froid et de Jim Jarmusch, Bouli Lanners réussit, comme il y a peu Kelly Reichardt avec Old Joy, à transcender ce qui chez d’autres ressemblerait à une déclinaison impersonnelle. La preuve avec toute la dernière partie où Bouli et son acolyte hagard tombent sur un pauvre clebs balancé sur le toit de leur bagnole, qui pourrait ressembler à une figure attendue (deux hommes, un chien, une fugue, peinards dans la nature) et qui ne le sera pas. Lanners détourne ce que l’on aurait dû (se contenter de) voir et communiquer une tristesse inconsolable au moment où l’on s’y attend le moins. Eldorado, c’est à la fois un point de non retour, un voyage absurde à destination inconnue entre ce que l’on a été et ce que l’on aimerait être (ou ce que l’on restera), une quête affective entre peur de l’autre et nécessité de se rapprocher de l’humain pour ne pas crever seul, comme un chien. C’est l’œuvre sincère d’un marginal qui donne envie d’aimer et d’être aimé.

Les articles les plus lus

spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
Yvan, dealer de voitures vintage, la quarantaine colérique, surprend le jeune Elie en train de le cambrioler. Pourtant, il ne lui casse pas la gueule. Au contraire, il se prend d’une étrange affection pour lui et accepte de le ramener chez ses parents au...[CRITIQUE] ELDORADO de Bouli Lanners
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!