« Edmond » de Stuart Gordon: enfer et contre tous

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Vous avez envie de cinéma qui absorbe dans son malaise et sa noirceur? Vous êtes sur la bonne page! Stuart Gordon se réinventait avec Edmond (2005), adaptation d’un scénario de David Mamet, qui raconte la chute libre d’un homme sans histoire et plonge dans les arcanes d’un New York nocturne interlope. Inédit dans les salles de cinéma, sorti directement en DVD dans les années 2000, il est exhumé par la plateforme Shadowz. Merci à elle.

Nous sommes en 2022 et l’on n’a jamais vraiment compris pourquoi Edmond, sans doute l’un des meilleurs films de Stuart Gordon, n’a jamais été célébré à sa valeur: trop dérangeant, trop sombre, ce film, soutenu par sept producteurs et une dizaine de producteurs exécutifs, ressemble un peu au vilain petit canard auquel personne n’a jamais cru (commercialement parlant) mais qui a su fédérer au fil du temps un club de fans cinéphiles ayant pu le découvrir au gré de différentes avant-premières dans les années 2000 (nous, c’était au Festival de Sitges en 2006!). C’était pourtant bel et bien du Stuart Gordon ressuscité! La trame en elle-même est plutôt simple, c’est ni plus ni moins que le suicide social d’un homme (William H. Macy) qui, du jour au lendemain, perd absolument tous ses repères et se fourvoie en plein enfer le temps d’une nuit sans retour. Entouré de personnages secondaires interprétés par des acteurs surprenants (Denise Richards, Mena Suvari, Julia Stiles, Bai Ling) ainsi que quelques habitués de la Mamet’s band (sa femme Rebecca Pidgeon, Joe Mantegna et Lionel Mark Smith), William H. Macy, seul contre tous, impressionne à chaque instant, se fond dans cette nuit noire dont la froideur est paradoxalement retranscrite par un recours aux couleurs chaudes – celles de l’Enfer!

Mais pourquoi tant de noirceur soudaine, Stuart? « On a tous vu ou connu quelqu’un qui est tombé au plus bas dans notre vie », avouait-il à l’époque en interview*. « Nous vivons dans une société d’apparence où on doit presque refouler ce que nous sommes intérieurement. La pression est parfois tellement intense que certains ne peuvent plus la contenir et commettent des actes répréhensibles. Dans les journaux, il arrive d’entendre des cas de gens qui finissent par tuer et ils sont plus nombreux qu’on le croie. Après, on peut prendre le récit comme une métaphore du passage à la quarantaine… On est libre de trouver l’histoire très représentative de tous ces gens qui passent par une crise existentielle et se remettent en question sur ce qu’ils ont été et surtout n’ont pas été. C’est pourquoi il faut éviter toute aigreur et tout regret. »

L’une des grandes qualités de ce film sang-pour-sang noir réside dans son script, adaptation d’une pièce de David Mamet, cinéaste et dramaturge habitué aux manipulateurs retorses (La prisonnière Espagnole, L’honneur des Winslow), perdu de vue depuis une bonne dizaine d’années et perdu pour la cause à en croire ses accablantes dernières déclarations…: « Nous nous sommes connus à Chicago lorsque je faisais partie du Organic Theater », se souvenait Gordon. « J’ai souvent collaboré avec lui sur ses pièces de théâtre au début des années 70 lorsque nous avions tous les deux la vingtaine. Cette pièce qu’il avait écrite vingt ans plus tôt est tombée dans l’oubli alors qu’à l’époque, elle m’avait beaucoup impressionné et suscité des réactions très fortes auprès du public. Tout ce qui était montré ne caressait pas le sens du poil et témoignait d’un regard très pessimiste sur l’état du monde. Des années plus tard, j’ai pris l’initiative d’aller voir David pour parler de ce projet d’adaptation. Le film est très proche de la pièce parce que déjà, à l’origine, la pièce était conçue pour le cinéma. » Et effectivement, difficile de ne pas penser à Scorsese, à After Hours par sa capacité à retranscrire au plus juste un cauchemar drôlement absurde, bizarrement désarticulé.

Mamet a écrit cette histoire au moment où il était déprimé et en plein divorce: ce qui l’a fait souffrir au quotidien a nourri son imagination, il a plaqué ses propres angoisses et sa haine du monde sur une histoire de dégringolade vertigineuse, celle de ce quadra englué dans un quotidien bourgeois qui, un soir de déprime, se rend chez une diseuse de bonne aventure lui assurant qu’il n’est pas à sa place. La réflexion vexante hante l’esprit de l’homme au point de le torturer. Un soir, il décide littéralement de changer de vie: il teste la résistance amoureuse de sa femme, ôte son costume de zombie domestiqué, subit des agressions dangereuses, réveille ses pulsions endormies et devient bête. Et le récit d’évoluer de façon inattendue. « J’adore être surpris devant un film et la manipulation au cinéma est un art », confiait alors Gordon. « David est très doué dans le genre parce qu’il construit souvent ses films dans l’optique de prendre au dépourvu. Tout ce que l’on voit au début prend une proportion inattendue lorsque arrive la dernière partie. Je cite toujours celui qui m’a le plus renversé de tous: Psychose, d’Alfred Hitchcock. Je me souviens que lorsque Norman Bates assassine Marion Crane sous la douche, les spectateurs étaient très choqués. Sans doute parce qu’on s’attache à un personnage pendant toute une première partie et qu’on le quitte au bout de quelques minutes. » Croyez-nous, la réévaluation s’impose. T.A. (*avec les propos recueillis par RLV au Festival de Gérardmer en 2008).

1h 22min / Policier, Drame
De Stuart Gordon
Par David Mamet
Avec William H. Macy, Julia Stiles, Joe Mantegna, Bai Ling, Denise Richards…

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