« Eat the night » de Caroline Poggi et Jonathan Vinel à Cannes 2024: passions dévorantes et trouble fou à la Quinzaine

Ce qui a toujours frappé dans l’imagerie du tandem Poggi/Vinel, c’est leur poésie à l’heure du numérique: au milieu de patelins vides qui n’avaient plus rien à dire ou à montrer, il y avait une jeunesse glace dehors et feu dedans avec des rêves éventés, qui s’exprimait avec la grammaire d’une nouvelle ère. Le déluge baroque laissait sa place à un onirisme fait de pixels, où un animal en 3D mal détouré, un feu artificiel ou des maps sans vie exprimaient un spleen encore jamais vu. Et si l’on parle de pixels, il y en a parfois dans Eat the Night, second long très maladroitement vendu comme un Ready Player One auteurisant. Non non, pitié.

Car en toile de fond, il y a en effet Darknoon, un MMO RPG fictif (et fabriqué de toutes pièces pour l’occasion), qui a accompagné Pablo, petit dealer à son propre compte, et sa sœur Apolline, emo girl perdue dans ses pensées. Une seconde vie pour ne plus penser à la première, trop barbante, trop creuse, pour s’inventer et se réinventer, pour mieux chevaucher des licornes à la tombée du soir, combattre en lycra rose clouté et admirer des couchers de mille soleils. Mais un jour, Darknoon annonce la fin de ses bons et loyaux services, countdown mortel se mettant alors à hanter le métrage entier.

De cet arc, découlent des thématiques passionnantes: les liens affectifs puissants que l’on peut développer avec un jeu, quittant par là son statut de simple récréation, les souvenirs que l’on vit à l’intérieur, le bye bye à l’adolescence et à l’enfance, et surtout – et avant tout – la mortalité du numérique et du net, à une heure où celui-ci est considéré un peu trop comme une bulle infaillible. Tous ces moments autour de Darknoon, à la fois douloureux et parfois drôles, ne constituent cependant qu’une face du film… À l’inverse de tous leurs films précédents, qui cultivaient un décalage résolument assumé, Eat the Night est probablement la première œuvre du duo autant ancré dans le réel. Dans le milieu hostile du deal, Pablo le distributeur d’acides rencontre un employé de supermarché, Night, alors qu’il se fait rosser en public. Le dealos entraîne alors ce beau garçon tranquille dans son refuge, une maison sans âge dissimulée où il organise son petit trafic.

Ce qui débute comme un récit de camaraderie sur fond de taz se transforme, à la surprise générale, en passion dévorante. De là naît un trouble qui emporte tout. «J’aimerais que ta langue devienne si longue qu’elle puisse toucher mon cœur». Par un hasard des calendriers, on ne peut s’empêcher de faire un pont avec Love Lies Bleeding: du néo-noir white trash chez Rose Glass, ici plutôt tendance Jacques Audiard, d’une franchise absolue quant à la sexualité de ses personnages, avec à la clef une représentation en dehors des sentiers battus. Il y a aussi ce choix, très chaos disons-le, que ces films ont de glisser un sursaut de fantastique; audace que le spectateur aura le choix d’accepter ou pas. N’allons pas plus loin dans le face-à-face. Eat the Night préfère choisir le camp de l’amertume, contemplant la fin d’un monde virtuel et celui d’un autre bien tangible. Le raz de marée de la mélancolie engloutit tout, et si l’amour existe encore, pas sûr qu’il nous sauve. N’y voyons pas une invitation à ne plus croire en nos sentiments, plutôt un rappel que le temps détruit tout, qu’un rien ne peut nous faire flancher. Et que quelque chose (de l’époque?) gronde et dévore… J.M.

17 juillet 2024 en salle | 1h 45min | Thriller
De Caroline Poggi, Jonathan Vinel
Avec Théo Cholbi, Lila Gueneau, Erwan Kepoa Falé

 

Les articles les plus lus

CANNES 2024 – LES ETOILES DE LA CRITIQUE

PALMOMÈTRE! Voici la page de notre guerre des étoiles...

Pendant ce temps, Santiago Segura signe un démarrage spectaculaire en Espagne avec « Torrente presidente »

Torrente presidente, réalisé et interprété par Santiago Segura, a...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!