[critique] « Django Unchained » de Quentin Tarantino

Dans le sud des États-Unis, deux ans avant la guerre de Sécession, le Dr King Schultz (Christoph Waltz), un chasseur de primes allemand, fait l’acquisition de Django (Jamie Foxx), un esclave qui peut l’aider à traquer les frères Brittle, les meurtriers qu’il recherche. Dr Schultz promet ainsi à Django de lui rendre sa liberté lorsqu’il aura capturé les Brittle – morts ou vifs.

A chaque fois qu’il réalise un film, Quentin Tarantino revisite un genre : le polar pour « Reservoir Dogs », le film noir pour « Pulp Fiction », la blaxploitation pour « Jackie Brown », le kung-fu pour « Kill Bill », les films Grindhouse pour « Boulevard de la mort », le film de guerre pour « Inglourious Basterds » et désormais le western pour « Django Unchained ». Le résultat, foisonnant et opératique, rend hommage à tout un pan de cinéma, plus précisément celui de Sergio Leone (« Le bon, la brute et le truand », 1966) jusque dans les emprunts d’Ennio Morricone et de Luis Bacalov. A travers ce projet, Tarantino se cherche comme son fils spirituel, espérant suivre le même parcours de vétéran et réaliser un jour son « Il était une fois en Amérique ».

Le titre, « Django Unchained », est une référence au film « Django », de Sergio Corbucci (1966), dont le rôle-titre était interprété par Franco Nero. Mais de la même façon qu' »Inglourious Basterds », présenté comme le remake d’un vieux film de Enzo G. Castellari alors que pas du tout, « Django Unchained » ne possède pas de points communs avec « Django ». Il s’agit juste d’un clin d’œil, esquivé par un cameo de Franco Nero qui parle du nom Django avec Jamie Foxx (le d ne se prononce pas). L’ancien et le nouveau Django se rencontrent mais ne joueront pas dans les mêmes films.

En fait, « Django Unchained » fonctionne surtout comme « Inglourious Basterds ». Alors que dans son précédent film, il filmait la France sous l’occupation nazie en mélangeant plusieurs langues (anglais, français, allemand, italien), plusieurs genres (le western spaghetti, le film de guerre, la Nouvelle vague) et plusieurs cinéphilies (Margheriti, Hawks, Lang, Hitchcock, Pabst, Clouzot), Tarantino bafoue de nouveau les repères chronologiques en utilisant le cinéma pour réécrire le passé, pour venger les persécutés et les opprimés de l’histoire.

La différence, c’est que l’art de la rhétorique ne tourne pas à vide (une écriture plus rigoureuse, des dialogues brillants à double-sens et un enjeu plus clair, moins de digressions) et que l’intrigue, implacable, mène logiquement vers un climax flamboyant. L’écrin est d’époque, mais le reste, intemporel. Le décor et l’histoire tiennent respectivement du meilleur des westerns et du suspense propre au film de vengeance. Au-delà du contexte, Tarantino excelle dans l’incarnation et réussit à faire tenir l’émotion grâce à une histoire d’amour aussi déchirante qu’improbable entre deux esclaves (Jamie Foxx et Kerry Washington) en quête d’affranchissement, érigés ici en couple Hollywoodien.

Pour toutes ces raisons, les 2h44 de « Django Unchained » passent comme une lettre à la poste sans que l’on ait le temps de reprendre sa respiration ou même de regarder sa montre. Les détracteurs de Tarantino risquent de lui reprocher l’ambition démesurée de sa fresque, le trop-plein de références pop pour masquer l’absence de discours, les autocitations, l’autosatisfaction ou encore l’autocritique (géniale réplique de Waltz : « Il ne parle pas français. N’essayez pas, ça pourrait le vexer » en référence au jeu médiocre des acteurs français dans « Inglourious Basterds »). Pour autant, le résultat se révèle assez démentiel, prodigieux dans ses alchimies de sorcier (mélanger le décalé et l’effroi, traduire l’horreur par l’humour, célébrer l’amour par la mort).
Aucune raison donc de se priver d’un pareil plaisir, d’autant que les acteurs sont parfaits : Jamie Foxx atone, Samuel L. Jackson attentiste, Kerry Washington craquante et surtout Leonardo DiCaprio en monstre, inattendu, dans l’hystérie, pour sa première fois chez Tarantino. De la même façon que Uma Thurman n’a jamais retrouvé de grands rôles après ceux de « Pulp Fiction » et de « Kill Bill », Christoph Waltz, la découverte de « Inglourious Basterds », est vraiment mis en valeur chez Tarantino (phrasé faux-derche adéquat, regard malicieux de canaille, temps d’avance sur les autres). Plus généralement, certaines séquences comme celle, divine, du Ku Klux Klan, que l’on croirait issue d’un sketch des Monty Python, sont tellement gonflées et jouissives que l’on a instantanément envie de les revoir en sortant de la salle. Si seulement tous les films partageaient cette même ambition, cette même générosité, cette même énergie vitale, cette même audace créatrice…

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