[CRITIQUE] DISTRICT 9 de Neill Blomkamp

Au départ, Peter Jackson voulait que Neill Blomkamp se charge de l’adaptation cinématographique du jeu vidéo Halo. Suite à un différend avec la Fox et Universal, le projet ne s’est pas déroulé comme prévu. Jackson n’a pas laissé tomber sa recrue et l’a encouragé à développer son court-métrage Alive from Joburg en long avec moins de budget (environ 30 millions de dollars) et plus de liberté artistique. Ça donne District 9, un film de science-fiction dans lequel un individu infecté par un produit alien est contraint de se réfugier dans un camp où les extraterrestres sont détenus. Un peu comme un retour de bâton, le résultat est ironiquement truffé d’allusions à Halo (l’arsenal des créatures, l’humain contaminé, le bestiaire). Surtout, il a écopé d’un Rated-R; ce qui n’aurait pas nécessairement été le cas s’il avait été produit par un studio. L’objectif de Blomkamp n’est pas de révolutionner la science-fiction, mais de proposer une alternative à un système Hollywoodien de plus en plus liberticide en démontrant qu’avec une économie de moyens, il est possible de concurrencer n’importe quel blockbuster avide de surenchère pyrotechnique (Transformers 2 : la revanche).

Soutenu par Peter Jackson (producteur) – qui plaque son nom sur l’affiche – et épaulé par un marketing viral sur Internet, Neill Blomkamp (réalisateur) a connu une pression de malade pour son premier long-métrage. Heureusement, le résultat possède des fulgurances et des surprises à la hauteur de ce que promettait l’orchestration publicitaire. District 9 développe une approche séduisante de science-fiction en mélangeant le divertissement pur et le pamphlet socio-politique dans la tradition des meilleurs films du genre des années 60 et 70. Son efficacité repose sur une incrustation des extraterrestres en CGI dans un environnement réaliste et délétère nourri d’ordures pestilentielles, de tôle rouillée et d’organes déchiquetés. Dès les premières images, Blomkamp reprend l’astuce du faux reportage, récemment utilisée dans Cloverfield (Matt Reeves, 2008), REC. (Paco Plaza & Jaume Balagueró, 2008) et Diary of the dead (George A. Romero, 2008). Mais ce n’est pas de l’opportunisme.

De la même manière que Orson Welles dans Vérité et Mensonges (1975), Peter Jackson est fasciné par les «documenteurs» qui utilisent le cinéma comme art du mensonge. Dans Forgotten Silver (1995), il évoquait le destin d’un génie oublié, Colin McKenzie, ayant imaginé en toute ingénuité le procédé de la caméra cachée et le détournement du réel au profit de la fiction. C’est un peu ce qui se produit avec Blomkamp qui, en faisant le pari de l’invraisemblable vérité, donne l’illusion qu’un vaisseau spatial doté d’un million d’extraterrestres s’est réellement posé au-dessus de Johannesburg. Le cinéaste saisit l’occasion pour vulgariser ses précédentes expérimentations, notamment Tetra Vaal qui était construit à partir d’images volées, tournées caméra à l’épaule dans les rues de Johannesburg.

Au-delà de la dimension fun, la narration du «documenteur» alimente l’anticipation pour réveiller les démons du pays. Politiquement, le geste est suffisamment fort pour que toute ressemblance avec des éléments existants ne soit pas fortuite. D’autant que le titre fait référence au « district 6 » de Cape Town, connu pour les méfaits de l’apartheid en Afrique du sud dans les années 1970. A l’heure du virtuel exponentiel, il n’y a plus de frontière entre la fiction et le documentaire : la réalité devient une notion de plus en plus élusive et la vérité, un concept de plus en plus insaisissable. La force du film réside dans cet amour vitriolé pour les puissances du faux. On peut aussi y déceler l’extraordinaire mise en scène du chaos comme dissection du cinéma actuel, entre le jeu vidéo et YouTube. Sous l’impulsion de Steven Spielberg (la face positive de E.T. L’extraterrestre et Rencontres du troisième type ; la face sombre de La guerre des mondes), Blomkamp superpose la science-fiction et le réalisme social. Comme dans les nouvelles de Isaac Asimov et de Philip K. Dick, les monstres d’hier (représentés ici par des aliens, dominés et parqués comme des réfugiés) sont devenus les hommes d’aujourd’hui. Et l’homme s’est transformé en chair à canon, flingué par les informations en continu et des outils virtuels qui le dominent déjà. Si on y croit, c’est aussi grâce à la métamorphose crédible du protagoniste (excellent Sharlto Copley) qui, d’employé de bureau anonyme, devient une machine de guerre. Face à lui, les extraterrestres font passer avec des prothèses et des effets numériques une gamme d’émotions impressionnante. Ils agissent, ressentent et réfléchissent comme nous. Au-delà des influences (le post-nuke, la japanimation, Aliens, Alien nation, La mouche), l’immédiateté du style évoque Les fils de l’homme, d’Alfonso Cuaron. En situant l’action dans un présent parallèle, Blomkamp redéfinit le même futur à l’imparfait. Ancré dans les affres contemporaines, traversé par l’énergie du désespoir, District 9 donne autant à voir, à s’amuser, à s’émouvoir, à s’effrayer qu’à réfléchir.

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