Beaucoup de l’intérêt que l’on peut porter à ce Délire Express (Pineapple Express dans son titre US) vient avant tout de la présence d’un réalisateur très doué comme David Gordon Green aux commandes d’une production Judd Apatow. A priori, rien ne laissait présager une telle réunion de talents pour pimenter ce stoner movie où, pour résumer, des crétins sont eux-mêmes poursuivis par des crétins dans un monde de crétins. D’autant que DGG ne s’est jusqu’à présent illustré que dans du cinéma indie exigeant (George Washington, All the real girls et L’autre rive, trois films remarquables qui témoignaient de la sensibilité aiguë d’un vrai auteur). Apatow et sa bande profitent de ce paradoxe stimulant pour proposer leur produit le plus curieux – pas nécessairement le plus accessible – où la logique absurde devient la meilleure amie de la démesure burlesque. Ce n’est même plus la peine de fumer de l’herbe, le film l’a fait pour toi.
A l’instar de quelques classiques du stoner movie comme Harold et Kumar chassent le burger et Half Baked, genre généralement adulé par des nerds en pamoison et auquel on a le droit d’être réfractaire, Délire Express prend les atours d’un buddy movie sous psychotrope qui atteint dès la première scène avec Bill Hader des sommets de drôlerie. La seule condition pour planer en même temps que les personnages, c’est d’être dans le trip (mieux vaut éviter de le voir seul) et comprendre qu’il n’y a pas grand-chose à comprendre. Dans le cas contraire, il est possible de s’y ennuyer très vite. Pour donner une idée à ceux qui ne connaissent pas ce registre, c’est un peu comme dans une bonne comédie débile des frères Coen (disons The Big Lebowski) où l’important n’est pas de chercher une cohérence dans l’intrigue mais plus de se mettre au niveau de celui qui assiste aux événements et guide la narration. De manière basique et inéluctable, on suit dans Délire Express deux gros consommateurs de drogue vaguement autistes qui vont être confrontés à des événements qui les dépassent et peut-être les métamorphosent, mais c’est toujours pour le fun. Entre les lignes, il s’agit d’un film de potes qui cite sans détour tout ce qui a nourri la culture des auteurs et balance des références à tout bout de champ.
L’intérêt d’une telle production, c’est d’être vouée à la crétinerie la plus absolue. Conformément aux « règles » du stoner movie, les gags ne sont pas tous à se taper le cul par terre, essentiellement parce qu’ils résultent du délire des personnages et qu’il faut prendre le temps de s’attacher à ce qu’ils sont. L’intrigue aux tendances paranoïaques peut se résumer en une ligne de pitch (un loser joué par Seth Rogen, doit faire équipe avec son dealer, alias James Franco, pour fuir des tueurs implacables et une flic ripou). Les deux nigauds de protagonistes sont entourés de personnages secondaires qui ne les comprennent pas (la substance s’avère aussi accidentelle que vide). Et c’est tout. La bonne surprise, c’est que, par exemple, dans un genre voisin, Smiley Face, de Gregg Araki où l’on suivait les déboires d’une défoncée du bulbe (Anna Faris) ne poussait pas le bouchon aussi loin, surtout dans les répliques qui ici plaident pour la vulgarité crasso-marrante (« Smell it, it’s like God’s vagina« ). Comme ce qui se passait dans Supergrave, En cloque, mode d’emploi et 40 ans toujours puceau, les ressorts comiques accentuent un mauvais goût de bon aloi et exacerbent in fine une tendresse assez touchante pour des caractères ingrats. La différence, ce sont des scènes d’action et une vague volonté d’organiser un thriller. Le sérieux de l’entreprise est néanmoins toujours désamorcé par le nonsensique.
Après avoir installé le spectateur dans un univers rassurant et familier, grâce à l’utilisation d’une bande-son très fringante (de Electric Avenue de Eddy Grant à Dr. Greenthumb de Cypress Hill, c’est la classe), le film rebondit adéquatement. Pourtant, en dépit d’une volonté de se démarquer des autres productions Apatow, l’ensemble ne se détache pas totalement d’une formule qui, si elle est loin d’être éprouvée, n’en demeure pas moins claire. Le choix des acteurs répond méthodiquement aux attentes : Seth Rogen n’est jamais aussi bon que dans l’habit du mec déphasé et jamais la fadasserie de James Franco, son partenaire qui pour une fois n’a pas envie de singer James Dean, n’a été aussi bien exploitée que dans ce rôle de dude dealer défoncé aux cheveux gras. Heureusement, il se dégage de cette mécanique une euphorie spontanée, communicative et persistante. A l’arrivée, on a envie que Judd Apatow continue de produire des comédies aussi décomplexées, de plus en plus enclines à échapper à ses ficelles d’écriture, en acceptant de prendre des directions plus tordues.
Ceux qui n’adhèrent pas à l’humour de Judd Apatow risquent de ne pas saisir pourquoi un cinéaste comme David Gordon Green dirige ce joyeux bordel, et pas un autre. Ce serait pourtant réduire sa capacité à fréquenter des sujets et des univers différents – comme, au fond, il l’a toujours fait. Le message est clair : Délire Express – que l’on préférera sous son titre original US Pineapple Express, une drogue tellement forte qu’elle retourne le cerveau – constitue moins une sorte de défi pour DGG qu’une une pause récréative entre deux bons drames éprouvants (le dernier en date, c’est Snow Angels, présenté cette année en compétition au dernier festival du film américain de Deauville). On pourrait presque en déduire qu’il se contente d’un travail d’illustrateur étant donné qu’il met son talent formel – déployé dans L’autre rive – au profit d’une atmosphère déglinguée sans avoir touché au script (co-écrit par Evan Goldberg, déjà scénariste de Supergrave, et Seth Rogen, qui à la base s’était écrit le rôle de James Franco). Ces mecs-là font leur boulot et ils le font bien. Ceux qui ont envie de voir DGG ailleurs peuvent toujours se consoler de cet écart en se disant que ce gros bon film constitue accessoirement une occasion en or pour monter d’autres projets par la suite. Visiblement, il est sur la bonne voie: on attend d’ores et déjà son remake de Suspiria avec Natalie Portman en Jessica Harper.

