Le monstre et l’enfant. Tom et son grand frère Benjamin partent en Suède retrouver leur père pour les vacances d’été. Tom appréhende les retrouvailles avec cet homme étrange et solitaire. Le père, lui, semble convaincu que Tom a le don de voir des choses que les autres ne voient pas. Quand il leur propose d’aller vers le Nord pour passer quelques jours dans une cabane au bord d’un lac, les enfants sont ravis. Mais l’endroit est très isolé, au milieu d’une immense forêt qui exacerbe les peurs de Tom. Et plus les jours passent, moins le père semble envisager leur retour…
« Je vois des choses que les autres ne voient pas ». En d’autres termes, « il faut me croire. Et si tu ne me crois pas, tu ne peux pas me comprendre. » C’est ce que dit, en substance, Michael Shannon à Ashley Judd dans Bug de William Friedkin. Ainsi, arrivait ce qui devait arriver: Judd basculait dans la folie de Shannon par amour et finissait par voir ce que ce dernier voyait, ses démons a fortiori. Il se produit un peu la même chose dans ce nouveau long métrage de Gilles Marchand qui, carburant au premier degré et jouant sur la frontière si ténue entre réel et imaginaire, emmène le spectateur loin dans les fantasmes et les peurs enfantines. Cela marche, à condition que ledit spectateur laisse son sarcasme au vestiaire.
Remarqué comme scénariste pour Laurent Cantet (Ressources humaines en 1999) et Dominik Moll (Harry, un ami qui vous veut du bien en 2001), Marchand persiste et signe dans le registre du fantastique ouaté après deux films très/trop influencés par David Lynch (Qui a tué Bambi? et L’autre monde). Dans la forêt s’avère, selon nous, son meilleur. Sans doute parce que, derrière les références aux contes comme aux films (La nuit du chasseur et tant d’autres), l’ensemble file les jetons. Tout simplement.
Jérémie Elkaïm y est inquiétant parce qu’on l’a connu plus solaire que sombre et qu’on ignore avant d’entrer dans la salle ses noires ressources. Ailleurs, il a toujours eu ce rôle d’une présence rassurante. Son contre-emploi, au départ un peu improbable, finit par porter ses fruits: à sa façon, il entretient le doute, comme naguère Laurent Lucas jouissait de l’ambiguïté dans Qui a tué Bambi?. Plus intéressant encore, le film adopte le point de vue d’un enfant désarmé face à un démon: pourvu d’un étrange sixième sens (oui, comme chez Shyamalan), il ressent intérieurement la tension latente, la violence de tout ce qui se passe autour de lui. Entre son père et lui, nait une connexion mentale et intuitive. Dans ce lien père-fils, le film capte une vérité émouvante, quelque chose qui se comprend au-delà des mots, quelque chose de l’ordre de la malédiction des hommes, quelque chose que l’on ne voit pas franchement en France, plus en Espagne ou au Mexique par exemple chez des Juan Antonio Bayona ou Guillermo Del Toro. Et qu’une fois seul dans la forêt noire, tu deviendras un monstre, mon fils.
D’aucuns trouveront que cette dérive achoppe sur la dimension psy du conte et que globalement ça lambine un peu trop vers une résolution inéluctable (grosso modo, tout ça pour ça). Répliquons que la léthargie hallucinée a ses fans, que ces fans en question ne sont pas des psychopathes-peines-à-jouir mais des gens comme vous-et-moi qui aiment à ce qu’on leur raconte des histoires à dormir debout. Que cette mollesse instaure un vrai climat d’angoisse sourde. Et que, par-dessus tout, la poésie du plan final, laissant une porte ouverte au merveilleux, récompense les plus patients.

