[CRITIQUE] DAMNATION de Bela Tarr

Réalisé en 1987, Damnation possède une identité forte et prononcée. Extrêmement froid (parce que les rapports humains sont devenus glaciaux), extrêmement lent (parce qu’on prend le temps de voir ce qu’on ne voit jamais au cinéma), le film erre, musarde, furète et enregistre sur bobine un chaos discret, une révolution souterraine : un homme qui se remet en question dans un univers dévasté où finalement il est préférable de ne pas se poser de questions. Où les sentiments semblent réduits à néant. Où la figure du chien, omniprésente, hante dangereusement les rues désertes. Au grand risque que les hommes deviennent eux-mêmes des chiens. Au terrible risque donc que les hommes redeviennent des bêtes.

Sans le moindre sérieux du poseur (regardez comme je filme bien le néant existentiel) et du misanthrope qui se complait à penser (regardez comme je hais les gens), Bela Tarr signe un film d’une intelligence rarissime qui suit les pérégrinations hasardeuses d’un homme paumé qui tente de trouver un peu d’amour dans un monde corrompu. Grosso modo, apprendre à ne plus respecter personne, à baiser comme des fauves et à se battre contre les autres. En signe de révolte à ces atroces concessions et autres compromis de cette saloperie de réel, les personnages préfèrent faire la gueule. Et personne ne filme mieux que Bela Tarr la mine déconfite de gens fâchés avec l’existence. Qui n’arrivent plus à aimer.

Le protagoniste, déçu par une relation en tous points instable avec une chanteuse de music-hall, se moque de l’ironie de la vie et du monde mais ne peut s’empêcher de la rejoindre malgré tout (sublime scène d’amour sur fond de bennes, à l’érotisme discret). Il est néanmoins généralement rejoint par une mystérieuse vieille dame dont les apparitions font penser à celles de la mort dans Le septième sceau de Bergman (lui aussi nommément cité). Dans cette atmosphère lourde de mystère et riche en secrets, c’est la seule personne qui peut le comprendre tant la tristesse du monde peut se lire à travers ses yeux. Guide maléfique ? Démiurge mystique ? Conscience du bonhomme ? On ne sait pas mais on suppose. Et c’est cela qui est magnifique dans le cinéma de Bela Tarr, c’est qu’on formule des hypothèses avant d’injecter des théories toutes faites. Et surtout parce que rien, strictement rien, n’est théorique. Les paroles sont belles ou agressives mais ne changent en rien. A plusieurs reprises, des personnages affirment au protagoniste qu’il finira mal. A force de jouer avec le feu ou de danser le petit tango du diable ?

Sans foi, sans rien, l’homme est condamné à fureter éternellement dans les dédales boueux d’une cité intemporelle où les gens semblent sortir de nulle part et de partout, en même temps. On perçoit déjà sous la virtuosité formelle incontestable, une urgence, un regard pessimiste sur un monde qui ne tourne plus rond. Comme les hommes du bar dans le prologue des Harmonies Werckmeister où là aussi on refaisait le monde. Toute la première demi-heure atteint un degré de perfection absolu que ce soit en terme de mise en scène, d’ambiance, de cadre, d’interprétation. Tout est millimétré, précis, juste. Et tout sonne étrangement poétique, ou plutôt poétiquement macabre : ces bennes qui passent et repassent comme témoins d’une humanité qui part à la dérive, ces endroits déjà fréquentés qui donnent cette impression de déjà-vu, ces personnages robotisés qui reproduisent par intermittences les mêmes gestes, les mêmes mouvements… Le personnage principal triture avec malice cette mécanique du quotidien dérisoire et en fait émaner l’absurdité. Le récit récuse les dialogues, enchâsse les paradoxes et explore des pistes parfois absconses, parfois envoûtantes, toujours surprenantes et inattendues.

Cette profusion de belles images procure la sensation d’avoir assisté à un film suspendu dans le temps. Ou plus précisément d’un autre temps, quelque part entre le rêve lointain et le cauchemar familier. Un rêve doux et familier, une béance à l’imagination, oui, incontestablement. Damnation s’impose comme une œuvre simplement immense. Intense, fiévreuse, hypnotique, céleste, magique avec une foultitude de questionnements (quand la méta devient physique, sacré, sexe, foi) et de formidables idées de cinéma. On parie que peu de spectateurs l’ont vu mais on est prêts à parier en revanche que ceux qui ont assisté à ce miracle ne l’ont pas oublié.

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