Deux amis, Witold (Jonathan Genet) et Fuchs (Johan Libéreau), arrivent dans une pension de famille pour quelques jours de vacances: Witold a raté ses examens de droit, Fuchs, qui travaille dans la mode, vient de quitter son emploi. Ils sont accueillis par un drôle de couple (Jean-François Balmer et Sabine Azéma).
Cosmos, adaptation anachronique d’un chef-d’œuvre de Witold Gombrowicz, marque le grand retour à l’écran d’Andrzej Zulawski, quinze ans après La Fidélité. Lui qui était reparti vivre en Pologne pour oublier une rupture over médiatisée avec Sophie Marceau, se consacrer principalement à l’écriture et à la politique culturelle. C’est le producteur Paulo Branco qui a organisé ce grand retour.
Bordel 15 ans. 15 ans, oui, que l’on ne s’engueule plus au sujet de Zuzu entre ceux qui détestent son cinéma et ceux qui l’adulent, entre ceux qui aiment plutôt la veine polonaise + L’important c’est d’aimer + Possession et/ou ceux qui abhorrent l’autre veine (L’amour Braque, La femme publique, La Note Bleue etc.). A l’instar du cinéma de Jean-Claude Brisseau, on ne rigole pas du cinéma de Zulawski, il s’agit même de l’un des rares cinéastes au sujet duquel il est formellement autorisé de se foutre des baffes dans la gueule. T’as osé dire du mal d’Adjani gâchant ses commissions contre les murs du métro de Berlin dans Possession? BIM. T’as osé te moquer des roulements d’yeux de Francis Huster dans L’Amour braque? BIM. Ce qu’il faut dire, dans le cas présent, c’est que sa description d’un monde en proie aux forces du mal est si désespérée qu’elle en devient euphorique.
De toute évidence, Cosmos ressemble à un rendez-vous astronomique (les personnages se déplacent comme des étoiles regroupées dans une constellation) doublé d’une variation zarb autour du Théorème de Pier Paolo Pasolini avec l’ambition manifeste de raconter le pourrissement de la petite bourgeoisie. C’est d’autant plus manifeste à travers un personnage d’éphèbe Pasolinien (Witold/Genet – qui, comme l’a si justement dit notre ami Stéphane du Mesnildot, ressemble à Albator), longue asperge Dandy aux envolées lyriques et théâtrales, secrètement désirée par son complice prolétaire (Fuchs/Libéreau), Sancho Panza toqué de mode en apparence frivole et superficiel, en réalité dévoré de l’intérieur par le désir.
Tout ce petit monde vit petit, en vase clos, dans une pension dirigée par un couple du tonnerre (Sabine Azéma-Jean-François Balmer) où chaque personnage s’exprime et délire seul dans son coin, avec ses obsessions et ses réminiscences, parle dans sa barbe voire parle le moineau. Et à cette petitesse, s’opposent l’angoisse et le mystère du monde extérieur. Là où des événements climatiques beaux et inexpliqués ont lieu. Là où des passages secrets fantastiques stimulent l’imagination. Là où des choses atroces, aussi, nous dévastent (la guerre comme l’assène la télévision allumée pendant les repas. Chez Zuzu, l’infiniment petit traduit l’infiniment grand, les mains bougent à l’unisson, les lèvres superposées forment une figure irréelle, les distances parcourues perdent ou produisent une épiphanie, l’amour déchaine et enchaine, les apparences trompent, évidemment, et le mal rôde. Quelque chose d’affreux va se produire. Oui mais quoi? La fin du monde? La fin de nos sociétés occidentales? La fin d’un cinéma libre? La fin du cinéma de Zuzu? Do you speak Zuzu?
Zulawski fait la promesse d’un peu de beauté à une heure de standardisation exténuante, proposant des choses que l’on ne voit pas dans 99% de la production annuelle – pêle-mêle, un moineau pendu, un poulet pendu, un chat pendu, des bouts de bois pendus, un tee-shirt Roman Polanski, des fourmis et des limaces au petit déjeuner, une plage sous la pluie, un plat cassé dans une cuisine, des traces bizarres au mur, des imitations d’animaux et Azéma maniant la hache en pleine nuit. Une hilarante fable surréaliste ressassant les grands sujets zuzuistes (la douleur d’aimer – l’amour incarnant chez le réalisateur de Possession la seule grandeur -, la représentation du monde, le pouvoir des faux-semblants, le statut et la morale de l’artiste, l’omniprésence de la mort). Guidée par des jeux d’assonances et d’harmoniques. Gonflée de références (pêle-mêle, Tolstoi, Pasolini, Stendhal, Chaplin, Dean, Jouvet) et d’échos de L’important, c’est d’aimer. Soutenue par des interprètes ad hoc. Et c’est un bonheur de nous rappeler une fois n’est pas coutume que Jean-François Balmer est un super acteur.
Tout y est excessif, un peu épuisant aussi – car c’est épuisant de déchiffrer les signes et le monde invisible – mais sans cesse follement roboratif. Zulawski se fend d’un dernier geste jouissif. Du plaisir à l’ouvrage, au tournage, au visionnage. Mais quelque chose de terminal – la part mélancolique de tout ce grand et joyeux bordel – semble nous dire aussi que ce cinéma-là (baroque, aventureux, chaos jusqu’au bout) appartient à une époque révolue, bien condamné à disparaître sous le poids des comédies avec Kev Adams. Et les étoiles, alors, de s’éteindre en silence. «A diner, on a eu du poulet au riz, sauce blanche». Ça ne veut rien dire, ça veut tout dire. C’est une manière simple, légère, belle, drôle et triste de conclure une année très éprouvante.

