Un film que Mocky, Chabrol ou Boisset auraient pu faire. Pauline, infirmière à domicile, entre Lens et Lille, s’occupe seule de ses deux enfants et de son père ancien métallurgiste. Dévouée et généreuse, tous ses patients l’aiment et comptent sur elle. Profitant de sa popularité, les dirigeants d’un parti extrémiste vont lui proposer d’être leur candidate aux prochaines municipales.
Calmos. Une dirigeante d’extrême-droite blonde, une petite ville du Pas-de-Calais: Lucas Belvaux raconte la campagne pour les municipales d’un parti clairement inspiré du Front national. D’autant que l’action se déroule dans une ville imaginaire du Pas-de-Calais baptisée Hénard, évocation limpide d’Hénin-Beaumont. On le sait, les premières images de Chez Nous ont fortement déplu au FN, autorisant le vice-président à qualifier la (géniale) comédienne Catherine Jacob – qui joue ici une simili-Marine Le Pen – de « pot à tabac ». Or, ce film n’est pas tant sur le FN – cela aurait été trop facile et contre-productif – que sur l’embrigadement et le poids des images. Sur ceux aussi qui, oies blanches, se laissent avoir par le discours populiste, passant de la volonté de « faire quelque chose » pour leur pays à la désillusion d’avoir été des jouets fonctionnels (tel ou tel français moyen pour appuyer une thèse, justifier une idée, plaider la respectabilité). C’est précisément ce qui se passe ici avec une infirmière dévouée aux autres (Emilie Dequenne, courageuse): on assiste à sa fulgurante ascension, aux sentiments successifs qu’elle éprouve, du doute à la fascination, puis à la colère. Racontant l’impossibilité de l’élévation dans une France overdosée de télévisions allumées (les chaînes d’info en continu, les discours Zemmouresques, les spectacles vociférants d’un Patrick Sébastien….), le résultat, à la croisée du cinéma social et de la politique, engagé sans être militant, montre le ras le bol généralisé d’une classe moyenne qui, en vrac, flippe des terroristes, en a marre des faiseurs de morale, s’autorise le racisme décomplexé.
De la même façon qu’il dit quelque chose sur la manière de communiquer et sur la façon dont la haine se transmet, Belvaux s’intéresse en même temps aux rouages et à la rhétorique du parti qu’il laisse planer telle une ombre menaçante façon film noir à la Clouzot. Un parti qui veut montrer une image respectable tout en étant rattrapé par son passé et ses composantes les moins acceptables (la partie Guillaume Gouix, ancien amour de jeunesse de Pauline devenu un militant violent d’extrême droite). André Dussolier incarne au mieux cette séduction toxique dans la peau du médecin notable de la ville qui entraîne sa jeune recrue à grands coups de « la France a besoin de gens comme toi ». La première apparition de Catherine Jacob, en poissonnière quelque part entre Marine Le Pen et Nadine Morano, peut donner l’impression de quelque chose de faux. Mais ce qui paraît au départ bouffon devient réellement flippant. On est toujours entre deux sentiments devant ce film aussi maladroit que nécessaire, pleinement dans l’empathie (jamais dans la culpabilisation, toujours désemparé devant le constat d’un peuple qui souffre et qui sombre). S’il a recours à la lourde démonstration, Chez nousparvient quand même à ébranler les consciences en instillant un malaise persistant à la sortie de la projection. Laissant craindre, d’une part, que tout cela soit prophétique; et, d’autre part, qu’en plein règne de la bêtise Hanounaesque et de la lobotomie heureuse, les films comme celui-ci deviennent denrée rare.

