[CRITIQUE] CEMETERY OF SPLENDOUR de Apichatpong Weerasethakul

Des soldats atteints d’une mystérieuse maladie du sommeil sont transférés dans un hôpital installé dans une école abandonnée. Jenjira (un « aimant à soldats » comme elle se surnomme) se porte volontaire pour s’occuper de Itt, un beau soldat auquel, bizarrement, personne ne rend visite. Elle rencontre Keng, une jeune médium qui utilise ses pouvoirs pour aider les proches à communiquer avec les hommes endormis. Un jour, Jenjira trouve le journal intime de Itt, couvert d’écrits et de croquis étranges. Ei si des connexions entre le monde ancien et le monde nouveau, entre le rêve et le réel, entre les dinosaures et les déesses, entre la maladie des soldats et le site ancien mythique sous l’école existaient?

Pour rappel, on a découvert l’univers magique de Apichatpong Weerasethakul avec Blissfully Yours, une sieste épanouie pendant laquelle le cinéaste thaïlandais murmurait un secret à l’oreille de ceux qui avaient envie de l’entendre, questionnait l’identité (politique, sociale, sexuelle), filait la métaphore avec des fourmis. C’était lent et beau. Les prémisses d’un style brûlant – taxé d’arty par ceux qui se méfient de tout et qui nous ennuiiiieent – que « Joe » (le surnom d’Api) a initié lors de ses études d’architecte à l’Université de Khon Kaen en 1994, aux Beaux-Arts de l’Art Institute de Chicago en 1997 et surtout dans un coup d’essai expérimental, Dokfa nai meuman (Mysterious Object at Noon).

Deux ans après l’hypersensualité des lieux, des gestes, des gens et des choses dans Blissfully Yours, Joe prolongeait l’éblouissement avec Tropical Malady et confirmait un art farouchement singulier. Comme dans tous les grands films qui nous échappent et que l’on adore, il y avait un récit en deux temps fendu en deux cœurs, de l’amour à la perte, soit un jeune soldat et un garçon venu de la campagne menant une vie amoureuse paisible jusqu’à ce que l’un d’eux disparaisse et se transforme en créature sauvage dans la jungle. Inutile de vous dire que la maladie de Joe devenait contagieuse. La suite n’a pas déçu.

Dans Syndromes and a Century (2006), il faisait affleurer l’essentiel des relations sentimentales en revenant sur la rencontre de ses parents, médecins dans un hôpital à Khon Kaen, dans le nord-est de la Thaïlande, en racontant en deux temps là encore si elle avait lieu et si elle n’avait pas lieu, en bouleversant une fois de plus nos repères, en nous faisant rire aussi (ah l’autopsie des chakras). On le dit peu, mais Apichatpong a de l’humour à revendre.

D’ailleurs, Cemetery of Splendour se révèle très drôle dans son genre. Il émane chez Joe derrière l’ésotérisme, la magie et le trouble un humour de dernière minute qui nous fait rire comme des baleines, un humour de petit garnement, un humour cru et cul comme ce sexe en érection de soldat endormi et cette femme à qui l’on propose de toucher sans arrière-pensées obscènes, seulement pour le fun (cette dernière répondra, blasée: « Moi vous savez, j’en ai déjà touché plein, des pénis dans ma vie… ») ou un humour de perspectives (un dinosaure géant à l’entrée de l’hôpital semble protéger des hommes fourmis d’une possible agression).

Ce film que Apichatpong décrit comme « un portrait personnel de lieux collés à lui comme des parasites » nous arrive quelques années après l’inoubliable/miraculeux sacre Cannois de Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, cet élixir fantastique en tous points qui à raison avait tapé dans l’œil de Tim Burton et de son jury, à la recherche d’un univers inédit. Ceux qui l’avaient vu cette année-là lors de la projection de presse en avaient rêvé la nuit suivante. Palme d’or ! Et grâce à cette récompense, Joe a rassuré ceux qui demeuraient hostiles à son cinéma, agrandissant comme un Dieu sa fan-base contaminée par la même maladie d’amour. Aussi, comment ne pas être sensibles au sentiment d’apaisement que ce film procurait, à cette légende du poisson-chat, au reflet d’un visage dans l’eau, aux singes fantômes aux yeux rouges, à cette main de princesse posée sur une épaule de désir, aux échanges de regard amoureux, aux doubles qui disparaissent sans que l’on sache comment? Inutile de vous dire que, dans ces conditions, on adore prendre notre temps avec Joe. Justement parce qu’on ne le perd pas. Justement parce qu’il y a toujours quelque chose à prendre : un dialogue, un rire, un frisson, un vertige métaphysique, un poisson volant, une lune, un soleil, ce que vous voulez. Ce cinéma ne veut pas vous faire la leçon, il vous veut du bien.

Ce Cemetery of Splendour qui, il est vrai, avait totalement sa place en compétition officielle (il s’agit très sincèrement du meilleur film de Cannes 2015 pour l’instant, toutes sections confondues) répond parfaitement aux promesses de son merveilleux titre. Encore un film intime qui se déroule à Khon Kaen, là où Joe a grandi, et qui raconte ce que sont ses souvenirs devenus. Et dès le premier plan, on sait que l’on va aimer ça, que l’on est bien aussi, surtout. Joe est parti de Khon Kaen il y a deux décennies et le monde là-bas a bien changé. Demeurent des vestiges, des souvenirs, des fantômes envahissant son esprit, amplifiant son inclinaison à la mélancolie. Des restes d’un ancien monde qu’il va faire revivre au présent, à la manière des enfants construisant une cabane dans les bois. Entre passé et futur, les films de Joe montrent des choses anciennes et des choses nouvelles et comment elles coexistent, sur le mode de l’ensorcellement thérapeutique.

Dans Cemetery of Splendour, on lit des carnets pourvus de dessins, de croquis inachevés, de plans dont on ne sait encore leur signification (le film en cours?). On plaisante sur le cul. On se soulage. On croise des déesses du sanctuaire du lac de Khon Kaen (si, si), des dinosaures gigantesques, un poisson volant, des lampadaires produisant des faisceaux lumineux. Pas besoin de se forcer pour entrer dans le monde de Joe, il suffit juste de rêver. C’est la meilleure façon d’apprécier le film : dormir les yeux ouverts, tels des mutants sous hypnose.

On peut même dormir devant les films de Joe sans que personne n’y voit un inconvénient. Tous les gens dans la salle sont cools. Le sommeil entretenu par un rythme lent, un plan fixe, une voix lointaine est doux, le réveil aussi. Tout est doux même le cauchemar. Puis on peut se réveiller devant une scène où soudain, rien ne ressemblait à la précédente, où l’univers au départ lumineux, enjoué, peuplé se révèle sombre, désinvesti, inerte. Le rêve est parti, déraillant sans que l’on s’en rende compte d’une situation anodine du quotidien, d’un lieu familier ou d’un visage familier vers un ailleurs. C’est comme ouvrir les yeux en pleine nuit, regarder par la fenêtre, voir les volets fermés, la ville éteinte, le ciel étoilé. Avant de revenir de là où on était parti, de retrouver un lieu familier, un visage familier. Le corps n’a pas bougé, l’esprit a voyagé. Alors bien sûr chez Joe, on ne se contente pas de rêver, on vit, on rejoint un groupe qui danse par instinct pour éviter l’engourdissement, l’inertie, la complaisance dans la nostalgie comme la tristesse, pour ne pas se quitter non plus. Le passé ruminé, ressassé est un cimetière de ruines, de poussières et de fantômes ; le futur, une musique, un chemin, un terrain en construction qu’il faudra rendre ludique.

Enfin, pour finir, on retrouve aussi ce que l’on a toujours adoré chez Joe : ses décrochages magiques! Le plus beau a lieu le temps d’une séance de cinéma où l’écran est scindé en deux : en haut, l’écran de cinéma diffusant une longue bande annonce de série Z; en bas, les têtes de spectateurs. On croit voir un spectateur dans la salle, puis d’autres têtes apparaissent comme des créatures surgissant en silence d’un lac. Puis, comme de coutume, le public se lève avant la projection. La salle de cinéma devient un lieu magique, animé, sacré. Et un autre film alors se met en route, une douce rêverie pleine de couleurs, d’intuitions et de sensations.

On vous l’a déjà dit, ce film ressemble à un songe. Pas étonnant que l’on en rêve la nuit. On ne se souvient pas forcément de tout, à 100%. On sait en revanche que ce météore (que l’on a envie de voir encore, encore, encore) a comblé à lui seul toutes les absences de cinéma.

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