Ce documentaire est né d’une «image manquante». Celle de Christine, la sœur aînée de Eric Caravaca dont les photos ont été détruites et le nom à peine prononcé pendant son enfance. Pour «réhabiliter cette enfant», il s’est mis derrière la caméra et a interrogé ses proches, dont son père qui vivait ses derniers jours.
Un des plus beaux docs de l’année. D’un secret de famille (une sœur morte enfant qu’il n’a jamais connue), l’acteur et réalisateur Eric Caravaca a tiré un documentaire beau et intime sur les fantômes du passé et la force du déni. Sur un tournage, il a ressenti une tristesse profonde dans le «carré enfant» d’un cimetière. C’est de ce trouble qu’il est parti pour remonter le fil d’une histoire familiale complexe, hantée par la disparition et la décolonisation. Personnage pivot, enfermée dans le déni, sa mère se révèle bouleversante lors d’entretiens face caméra où elle refuse de révéler tous ses secrets. Elle n’a pas vu le film et il ne sait guère si elle voudra le voir. Au fil de son enquête, Eric Caravaca va découvrir que cette «grande sœur», née d’un couple d’Espagnols de Casablanca qui s’installera ensuite en France, était trisomique. Une blessure pour ce jeune couple qui la confiera à des proches les derniers mois de son existence. Ce voyage sous influence psychanalytique va conduire le réalisateur jusqu’au Maroc dans le cimetière français de Casablanca.
Mêlant films en super 8, interviews, extraits de documentaires sur le contexte colonial ou le sort réservé aux enfants handicapés à l’époque nazie, Carré 35 revendique l’influence de Chris Marker (La jetée) et de Patricio Guzman qui explore avec la même sensibilité la mémoire chilienne. Tout en évoquant une histoire familiale, il se penche plus largement sur les secrets et les non-dits, notamment ceux de la colonisation. C’est le même principe de censure, d’autocensure et de trous de mémoire. Parler de la grande histoire a autorisé Caravaca à faire ce film fort qui ne parle pas que d’une histoire personnelle. Au départ très littéraire, son film a été réduit à l’essentiel (il dure un peu plus d’une heure) grâce à un montage précis de plusieurs mois où les images ont pris le relais des mots. Beau chaos.

