[CRITIQUE] CAROL de Todd Haynes

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ROONEY MARA stars in CAROL.

A New York, dans les années 1950, Therese (Rooney Mara), jeune employée de grand magasin brimée par sa supérieure ne se remet pas d’un échange de regard foudroyant avec Carol, une cliente bourgeoise (Cate Blanchett). Derrière la séduction et les fourrures, se cache chez Carol un abîme, un mauvais mariage avec un mauvais époux qui, conscient des penchants lesbiens de sa femme, exige la garde de leur fille. Aux yeux de la société, Carol devient une mauvaise mère. Quant à Therese, elle ment aux autres, notamment à ce petit ami qui veut l’épouser et donc la ranger dans une boîte, comme elle se ment à elle-même sur les sentiments qui la guident.

L’évidence devant Carol de Todd Haynes, d’ores et déjà taxé de gros mots (académisme, classicisme, ce genre), c’est qu’il restera. Vous ne nous croyez pas? Reparlons-en dans dix ans. Il existera quelques illuminés, et nous en ferons partie, qui vanteront les mérites de ce qui ressemble d’une part à un aboutissement dans la filmographie d’un cinéaste que l’on adore (Todd Haynes), creusant depuis la fin des années 80 son sujet de toujours (la marge versus la norme); et d’une autre part, à un sublime mélodrame où le feu brûle sous la glace.

Carol s’inspire d’un des premiers romans de Patricia Highsmith, écrit sous pseudo. Haynes n’a jamais été aussi simple, clair, direct. Il va à l’essentiel, revenu de loin, revenu de ses multiples voyages dans le temps pour rappeler à chaque fois, à quel point nous sommes encore au Moyen-Age dans notre manière d’envisager le monde, le sexe, l’autre. En somme, parler des diktats d’hier pour parler des diktats d’aujourd’hui. Faire des films d’époque pour les pervertir en secret et faire ce qu’il aurait été interdit de filmer au temps du fameux code Hays (l’étreinte saphique est d’ailleurs très belle). Comme toujours, la mise en scène de Todd Haynes peut donner une impression de froideur. Mais il ne faut pas se fier à cette impression : le cinéaste accompagne ses personnages, les comprend mieux que n’importe quel faiseur parce qu’il connaît mieux que quiconque ce que signifie être en marge.

Sans surprise, on retrouve dans Carol tout ce que l’on a toujours aimé chez Todd Haynes : les couples rouillés et mal assortis, les échanges de regard qui tuent, les vitres qui séparent, les souffrances qui rapprochent, l’expression d’un trouble ou d’un désir circulant dans un univers corseté, l’hypocrisie d’une société conformiste et le joug des apparences, les corps aimantés et les cœurs enchaînés. On a l’impression que son cinéma qui autopsie souvent ce qui agite le corps et la tête des poupées consumées (Karen Carpenter pour son underground Superstar; Carol/Julianne Moore dans Safe; Cathy/Julianne Moore dans Loin du Paradis…), existe pour protéger les marginaux, ceux qui luttent comme ils peuvent contre des normes, des carcans, des monstres humains. Et on aime ça. On aime aussi l’idée que ce cinéma-là existe.

Les deux actrices Rooney Mara et Cate Blanchett sont divines, les dialogues aussi (“Quand on pense avoir touché le fond, on tombe en panne de cigarettes”). Mais il y a aussi notre connexion intime et secrète avec les films de Todd Haynes, que l’on a découvert à différentes périodes de notre existence, qui partagent en commun l’idée d’une contamination, d’un monde qui s’écroule, de gens qui se métamorphosent. Et que l’on a le plus souvent regardé, les yeux en spirale, en se disant: « diantre, quelqu’un pense ou ressent exactement la même chose que moi« .

Carol ne se reçoit pas de la même façon, ou plutôt se reçoit différemment, en fonction de sa sensibilité. Mais, au moins, il vous renseigne sur la manière dont chacun envisage le cinéma. Ainsi, lorsque vers la fin du film, on entend I Love you dans la bouche de Rooney Mara, il y a ceux qui resteront de glace et il y a ceux qui seront anéantis sur place, repensant à Julianne Moore à la fin de Safe. Il y a ceux qui ne comprendront pas, qui oublieront et qui retourneront à leurs existences un peu ennuyeuses pleines de certitudes de savoir et de leçons à dispenser aux autres sur la vie/les choses/les gens. Et il y a ceux qui comprendront trop bien, qui ne s’en remettront pas, qui en reparleront dans dix ans…

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