[CRITIQUE] CACHE de Michael Haneke

Georges, journaliste littéraire, reçoit des vidéos – filmées clandestinement depuis la rue – où on le voit avec sa famille, ainsi que des dessins inquiétants et difficiles à interpréter. Il n’a aucune idée de l’identité de l’expéditeur. Peu à peu, le contenu des cassettes devient plus personnel, ce qui laisse soupçonner que l’expéditeur connaît Georges depuis longtemps. Ce dernier sent qu’une menace pèse sur lui et sur sa famille, mais comme cette menace n’est pas explicite, la police lui refuse son aide…

Deux ans après son très mésestimé Temps du loup, qui n’avait pas à rougir de ses comparaisons avec Tarkovski et Bergman, le cinéaste autrichien Michael Haneke revient torturer ses ouailles avec Caché, un film qui, en surface, ressemble à un thriller classique mais qui, au gré de ses bobines, creuse en profondeur et autopsie des angoisses humaines très actuelles. L’argument initial (une cassette vidéo envoyée à un présentateur télé) évoque Lost highway de David Lynch avec ce qu’il faut d’étrangeté latente, d’angoisse sourde et de climat ténébreux. Par chance, le filon est excellemment exploité et n’emprunte pas des chemins maintes fois empruntés. Dans Caché, comme dans Code inconnu, Haneke suggère la peur, le trouble en plongeant ses protagonistes dans l’obscurité ; en les montrant de dos pendant une bonne partie du métrage ; en les emmenant dans des zones inconnues. Et cette peur de l’inconnu est ici impeccablement retranscrite. A tel point que Haneke signe là l’un de ses opus majeurs.

En brouillant élégamment les cartes du suspense (qui est menacé ? qui joue avec qui ? qui est qui ?) ; en cernant les affects de personnages qui simulent le sourire alors que rien ne fonctionne à l’intérieur ; en confrontant des mondes distincts, Haneke en dit long sur la société comme elle va (mal) sans nécessairement – et cela risque de réjouir les détracteurs usuels du cinéaste – céder à la dissertation filmique, sans tomber dans le manichéisme de bas étage. Alors que La pianiste pouvait être vu comme une auscultation d’une Autriche (f)rigide, personnalisée par le personnage d’Erika (Isabelle Huppert), Cachédessine en creux un portrait de la France et de ses maux : la peur de l’étranger, de l’autre, avec une bonne louche de culpabilité. Quand les fantômes inavouables du passé s’incrustent dans un présent insouciant et bourgeois.

Sans en dire trop, le film, opaque et terrible, fonctionne comme un mystère dont le cinéaste ne délivre les clefs que progressivement. S’il n’est guère dépourvu de la cruauté inhérente au cinéma d’Haneke (avec une scène centrale traumatisante), Caché, chargé en suspense mais exempt du surplomb moralisateur usuel chez Haneke, n’en demeure pas moins l’opus le plus accessible, le plus dense, le plus humain d’un réalisateur passionné par la manipulation des images et la banalisation de la violence. La mise en scène, très impressionnante, met en valeur un scénario complexe qui manie l’ambiguïté et le frisson jusqu’au bout de sa pelloche et recèle des abîmes existentiels intenses et profonds. Pour citer Hemingway, « ce fut un beau cauchemar ».

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