Boulevard de la mort, première partie du dyptique Grindhouse, se présente comme un bon hamburger. De la junk food bien grasse pour se garder les côtes, et plus si affinités. Pas la peine de désosser les hommages ou de connaître les références de tout un pan de cinéma seventies sur le bout des doigts pour apprécier le voyage à sa juste valeur. Tarantino ravive l’esprit des drive-in, célèbre la sous culture seventies et joue avec le cinéma comme les mômes avec de beaux trains électriques.
Si ce film suinte l’univers des rape and revenge et transpire la bonne série B, il est aussi et surtout instinctivement hilarant d’un bout à l’autre. Paradoxalement, ça devrait davantage poser problème aux puristes qui risquent d’être échaudés par la «mainstreamisation» de la sous culture voire de la nerd attitude sur le mode pédago-rigolo et, corrélat, avoir peur de l’objet très référentiel sous la houlette des briscards frères Weinstein qui se sont visiblement frottés les mains un peu trop tôt pour ramasser les biftons (le film a fait un four au box-office US). Mais que l’on se rassure: ce n’est pas de l’opportunisme. D’autant qu’il y a quelques années, Tarantino a crée chez Miramax le label Rolling Thunderpour ressortir en salles quelques perles de la sous-culture et que, simplement, ses précédents opus ont toujours baigné dans cet esprit. Accessoirement, on peut considérer cette démarche comme une manière de faire revivre l’ambiance des Grindhouse (drive in américains) à ceux qui n’étaient pas nés à cette époque et qui ont manqué cette période où le cinéma avait des cojones. Un peu comme les personnages du film qui fantasment cette époque avec de longues tirades stylées et des bonnes bouffées de joints alors qu’ils n’hésitent pas à envoyer des textos avec leurs téléphones portables.
Alors, au lieu de jouer les fines bouches, cette proposition de divertissement est toujours bonne à prendre. Les soupçons sont d’ailleurs évacués dès la scène d’introduction où Tarantino apporte sa touche perso avec deux obsessions: les pieds féminins (répétés depuis Pulp Fiction) et les voitures américaines (depuis Reservoir Dogs). Par la suite, on se laisse délicieusement avoir par un débit exceptionnel. Le réalisateur agit comme un illusionniste tellement éloquent qu’il est capable d’embobiner tout le monde en hurlant un amour infini pour un cinéma jadis déconsidéré, aujourd’hui fashion un peu grâce à lui. De manière générale, son sens de l’humour tordu et du détail maniaque suffisent à intriguer. On est sur un terrain d’autant plus familier qu’on retrouve tout ce qui a fait son style: le rapport affectif avec la bouffe (le cascadeur Kurt Russell qui se goinfre de nachos comme L. Jackson salivait naguère un bon hamburger dans Pulp Fiction) et celui, sexuel, avec la musique (les filles ne se privent pas pour bouger leur popotin en rythme comme Thurman et Travolta remuaient de concert sur une piste de danse dans Pulp Fiction). A contrario, Tarantino se sert également de la musique et du son pour traduire l’horreur, jouissance voluptueuse parmi d’autres, par la musique. La grande scène de la collision montrée du point de vue des quatre victimes est un moment de cinéma à la fois brusque, choquant et virtuose. Il suffit par exemple au cinéaste d’amplifier l’horreur en la répétant avec force ou de se focaliser sur une jambe à travers une fenêtre pour marquer l’intensité. La bande-son se contente de faire le reste pour générer démesure et emphase.
Les climax percutants (deux accrochages en bagnole – un bref et un long) remplacent les scènes de viol des Rape and Revenge à l’instar de La dernière maison sur la gauche, de Wes Craven (inspiré par La source, de Bergman, on vous jure) ou I spit on your grave, de Meir Zarchi (et sa longue scène de viol de plus de dix minutes). En terme de narration, c’est très cohérent. Bien que pour sa sortie européenne le projet Grindhouse soit fragmenté en deux films, le segment de Tarantino est lui-même divisé en deux parties distinctes liées par un seul personnage, celui du tueur incarné par Kurt Russell, et contient ainsi deux films en un reposant sur le même jeu des anachronismes. Dans la structure de ce road-movie binaire qui roule dans le sillage de Duel et Hitcher, on pense à la cinéphilie vorace du fou furieux. Si beaucoup de ses fans risquent de penser à Chungking Express (Wong Kar-Wai) dont il est un fan number one, il faut surtout mentionner la référence la plus flagrante, celle de Brian De Palma pour les deux histoires qui s’entrechoquent en donnant une nouvelle perspective au récit (Pulsions). Le clin d’œil est appuyé par une scène à l’hôpital (même mouvement de caméra que dans Kill Bill vol.1où il utilisait par contre des split screen et la musique de Bernard Herrmann). Au même moment, deux flics comme échappés du film précédent discutent avec frivolité alors qu’autour d’eux, c’est l’horreur (là, on pense à la discussion dans la prison dans Orange mécanique).
Cet échange n’est pas anodin puisqu’il annonce d’emblée que la morale de cette histoire d’assassinats par accident de la route ne sera pas sauve. D’ailleurs, s’il y a une morale dans ce Boulevard de la mort, ce serait de ne pas se fier aux apparences: par exemple, faire croire pour de rire que sous une pom-pom-girl, il peut se cacher une star du porno. Dans le look (vêtements, coiffures), les personnages féminins (au nombre de huit, si on exclue la première victime) renvoient à des icônes seventies du genre Faster Pussycat, Kill Kill!, même si elles n’ont pas les opulences mammaires chéries par Russ Meyer (c’est peut-être le vrai défaut du film). L’art – et peut-être finalement l’audace – de Tarantino consiste à faire oublier qu’il fait du recyclage en apportant ce petit quelque chose d’unique. Alors qu’il a un budget confortable, Tarantino ne se gène pas pour opter pour le visuel cradingue (comme son comparse Rodriguez, il a vieilli le film en voilant et en imprimant un grain sur les images), les audaces bien exécutées (une longue scène de drague dans le bar, la rupture musicale lorsque l’une des filles s’éloigne pour lire un texto amoureux) et les coupures volontaires (la scène de danse qui passe à la trappe, comme un bon coup de censure). D’aucuns risquent d’ailleurs de gloser sur les relations entre Tarantino et les Weinstein, spécialistes du charcutage non inspiré (se souvenir de l’épisode noir et blanc de Kill Bill n°1). C’est l’ironie de Tarantino qui se moque de la censure comme des erreurs de cinéma aux antipodes de la perfection (le style est volontairement barbouillé). Mais la virtuosité de la mise en scène et le brio des dialogues rappellent que le mec derrière la caméra n’est pas un manchot qui manque de ressources. Au moins, l’expression «film de potes» n’a jamais été aussi littérale, non seulement parce que son binôme co-réalise avec lui mais aussi que certains guest potes s’autorisent des apparitions qui réjouiront les spectateurs en fonction de l’importance qu’ils leur donnent (Eli Roth dans le rôle d’un queutard moins fêtard que macho et déterminé, ça vous excite?).
Deux films en un donc dans Grindhouse – Boulevard de la mort. Dans un premier temps, les quatre copines doivent aller au chalet du lac comme des chairs fraîches vont rendre visite à Leatherface (Massacre à la tronçonneuse) ou prendre un bain dans La baie sanglante, de Mario Bava. C’est une manière adéquate d’introduire le tueur (Kurt Russell, revenu de Snake Plissken, revenu de l’époque John Carpenter, revenu de tout) qui confirme, au cas où certains l’ignoraient encore, le goût de Tarantino pour les acteurs hors pistes aux visages fatigués (John Travolta dans Pulp Fiction, Pam Grier dans Jackie Brown, David Carradine dans le diptyque Kill Bill). A l’origine, il désirait Mickey Rourke, acteur dont les prestations récentes dans Animal Factory (en prisonnier travelo), The Pledge (cinq minutes à l’écran et cinq minutes poignantes), et surtout Sin City(dans le rôle de Marv) suffisaient à confirmer un talent autant pluriel qu’actuel. Passant en un simple regard du mec cool au prédateur dangereux, Kurt Russell incarne l’esprit Grindhouse tant recherché, ne serait-ce que par ses collaborations avec John Carpenter (la voiture qui fait peur renvoie à Christine). Là où avec un Mickey Rourke, cela aurait été moins évident (on le situe plus chez Cimino ou Parker). Ouvertement, le personnage de Russell est mis en opposition avec des jeunes branchés qui jouissent d’une époque sans la connaître (les personnages citent Lindsay Lohan, un sosie de The Rock, une doublure de Daryl Hannah). Une conversation hilarante dans une voiture montre une des filles du groupe en joie sous prétexte qu’on lui a fait un enregistrement de musique sur une cassette et non pas sur un disque. De la même façon qu’elles préfèrent toutes écouter des vinyles que des cds (c’est devenu ringard). Il y a une certaine ironie dans cette description du goût vintage devenu tendance. Les scènes dans le bar sont représentatives de ça.
On peut même déceler dans ce pur objet de divertissement une petite réflexion sur le cinéma et ses fantasmes. La voiture permet en apparence au personnage de Russell d’exécuter de véritables cascades au cinéma – on le comprend à travers un monologue sur le cinéma d’action où on parle de l’absence d’effets spéciaux (la voiture se veut à l’épreuve de la mort) – et en réalité dans la vie de tous les jours de tuer des victimes. Certains éléments sont volontairement discordants pour créer un décalage entre le style seventies et le monde actuel. Les personnages utilisent par exemple leur téléphone portable pour communiquer entre eux, trahissant ainsi les repères temporels. A la manière de ses personnages, Tarantino tente de faire comme s’il avait réalisé son film dans les années 70 mais parsème suffisamment d’indices et de clés pour qu’on déniche la supercherie. Notamment la liste du répertoire dans le téléphone portable où figure le mystérieux Chris Simonson. Un peu à la manière de Gus Van Sant lorsqu’il décide de revisiter Psychosede Sir Alfred, l’écrin artificiel n’interdit pas de questionner la pérennité au cinéma. D’autant que la réflexion se poursuivra dans la seconde partie du film avec quatre nouvelles filles dont deux sont cascadeuses. Grindhouse, c’est donc ça: un film de cascadeurs acrobatiques. Le fait que la première protagoniste, jolie black entre Laura Gemser et Pam Grier dans les pittoresques années 70, à la fois arrogante et sexy, anime une émission de radio en star locale est à mettre en relation avec l’animateur radio black dans Point Limite Zero, film nommément cité dans Boulevard de la mort (voir le trivia plus bas). Elle justifie notamment la longue scène finale de course-poursuite époustouflante, moment de bravoure Tarantinesque équivalent à la longue scène de tuerie de la House of Blue Leaves dans Kill Bill n°1.
Mais Grindhouse – boulevard de la mort est avant tout un plaisir coupable digne du cinéma sauvage et libre dont il se revendique. Qui ne se soucie point de la vraisemblance et qui manque cruellement. Les discussions excessivement nombreuses – ce qui peut insupporter ceux qui ne supportaient déjà plus les discours sur les Superman qui ont oublié de voler dans Kill Bill volume 2 – sont filmées en travellings latéraux ou circulaires et tournent essentiellement autour du sexe, sujet existentiel qui finit par déterminer les psychologies des caractères. Elles sont toujours drôles, efficaces et ne font pas oublier qu’à l’extérieur, une ombre maquisarde rôde. Même lorsqu’il n’est pas à l’écran, Kurt Russell laisse entendre dans un écho sa présence monstrueuse. D’autres seront surpris par l’absence d’érotisme typique des grindhouse. Chez Tarantino, elle ne se traduit pas par le sexe mais la sensualité (le summum érotique étant de se faire masser les pieds entre nanas, ce que le film sous-tend insidieusement à plusieurs reprises). De grognasses potiches filmées comme des objets du début, Quentin a le bon goût de greffer la modernité de son époque où la mentalité des femmes a changé : elles sont libres, franches et parlent sans complexe des désirs qui les animent. Mieux, elles s’autorisent même les conneries usuellement réservées aux mecs comme faire des «figures de proue» (comprendra qui verra), causer des films burnés (Point Limite Zero), casser les films de gonzesses (Rose Bonbon, produit par John Hughes) et se taper des embrouilles pour trois fois rien. L’analyse des meilleurs singles de Madonna (Reservoir Dogs) est réservée aux gangsters.
Si Tarantino aime autant les personnages féminins robustes, ça vient assurément de la blaxploitation qu’il matait à longueur de journées lorsqu’il n’était que vendeur dans un vidéoclub. Notamment Switchblade Sisters, de Jack Hill, cinéaste qui a contribué à faire découvrir Pam Grier dans Coffy et Foxy Brown, coupable de cette déclinaison au féminin du thème des gangs de délinquants. Si on passe un excellent moment devant ce Boulevard de la mort (pas une once de répit et beaucoup, beaucoup de plaisir), on garde toutefois l’espoir que son prochain long sera plus incisif (la très bonne facture de cette série B de luxe ne fait pas oublier qu’il s’agit d’une pause récréation mineure). Pour évaluer Grindhouse dans toute sa densité, on fera comme on a fait avec Kill Bill: attendre le second segment de Roberto Rodriguez, avec Rose McGowan, revenue de sa Doom generation et Freddy Rodriguez, révélation de Six Feet under qui ne cesse de monter. A en croire Quentin, son camarade aurait pris moins de gants pour dépouiller la bonne vieille série B. Espérons que ce soit aussi mortel.

