Art total ou cinéma meringue, la dispute Guadagniniesque ne sera sans doute jamais fini. Il est donc d’autant plus amusant de voir le réalisateur de Call me by your name se détourner subitement de ses étreintes bourgeoises pour embrasser le white trash: pour son premier film aux États-Unis, le voilà à se rouler dans la paille, taper à la porte des caravanes et voler au-dessus des plaines désertiques. Un peu comme Jean-Michel craquant pour une Harley Davidson pour fêter ses 50 piges, on regarde cette saute d’humeur d’un œil avisé. Pour son road-movie avec de la poussière entre les dents et du sang séché sur les lèvres, Luca pioche: il y a du Wim Wenders, du Dennis Hopper, du Aux frontières de l’aube, de La Balade Sauvage… Un Trouble Every day sur la route, se grimant en faux Twilight et en vraie anomalie de studio: luttant tant bien que mal contre de féroces instincts cannibales, la jeune Maren (Taylor Russell) part en quête de sa mère et voit son chemin croiser celui d’un autre amateur de chair fraîche, Lee (cette brindille de Timothée Chalumeau), avec qui elle accepte de sillonner l’Amérique profonde. Ensemble, ils vont se questionner face à des dilemmes moraux très proches de leurs cousins vampires (manger qui? Manger quoi? Se dissimuler ou vivre au grand jour?) et tenter se trouver une place en ce monde malgré un régime encombrant.
Ce qui pourrait être a priori 100% déjà vu trouve un équilibre entre la pureté du couple vedette (on est même à la limite de l’amour courtois) et la barbarie de leur quotidien: les débordements trash de Suspiria montraient déjà que Guadagnino n’avait pas peur du genre, et, à nouveau, détourne rarement les yeux face à l’horreur (ou s’il le fait, les bruitages se relèvent aussi terribles que les images), avec des scènes de festins de fauves d’une crudité saisissante (on se souviendra longtemps de l’ouverture «croquante»). On aime aussi l’esquisse d’un lore de mystères et de rumeurs, avec ces «eaters» capable de se trouver par l’odorat, ce qui provoquera l’intrusion de camarades plus ou moins bien intentionnées, en particulier un Mark Rylance insoluble et inquiétant, ne quittant jamais un gigantesque grigri macabre dont on vous laisse la surprise. Mais au-delà de l’atmosphère saisissante, de ces années 80 au goût de rouille et de plastique (quelle joie de se prendre Atmosphere ou Your Silent Face dans la tronche) et de la capacité toujours fascinante de Guadagnino à créer de micro-instants qui hantent, on se demande bien au fond ce qu’il raconte au-delà de son attachement suspect et un peu surprenant pour les marginaux au fin fond du trou. Peut-être la sempiternelle métaphore de la marginalisation queer? Peut-être, oui. Bouleversante sur le papier, la conclusion loupe de peu ce que son auteur visait tant: l’acte d’amour suprême. N’empêche: ce drôle de film trotte dans la tête comme un cheval fou. J.M.
23 novembre 2022 en salle / 2h 10min / Drame, Epouvante-horreur, RomanceDe Luca Guadagnino Scn Camille DeAngelis, David Kajganich Avec Timothée Chalamet, Taylor Russell, Mark Rylance |

23 novembre 2022 en salle / 2h 10min / Drame, Epouvante-horreur, Romance