« Blonde » de Andrew Dominik sur Netflix: Marilyn Monroe, obscur objet du délire

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Sans l’ombre d’un doute, Blonde fait figure d’aboutissement pour le réalisateur Andrew Dominik, en ce qu’il compile les thèmes essentiels de ses films les plus emblématiques: la célébrité, son impact destructeur, et la difficulté de concilier vie publique et vie privée. Et si à chaque fois, il explorait des genres différents (le film d’horreur avec Chopper, le western avec L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, le documentaire avec One more time with feeling), tous traitaient de personnages réels. Blonde n’échappe pas à la règle: adapté de la biographie romancée de Joyce Carol Oates, c’est un biopic de Marilyn Monroe dans lequel Dominik a trouvé un angle universel: le parcours d’un personnage déterminé par un traumatisme fondamental et qui doit tout au long de sa vie concilier des impératifs contradictoires.

La dimension doublement fictive (puisqu’elle conjugue les subjectivités respectives de la romancière et du cinéaste) est importante à prendre en compte pour éviter de reprocher au film ce qu’il semble avoir omis. Surtout, il ne faudrait pas le confondre avec une reconstitution fidèle, même si sa forme peut le laisser croire, à cause du réalisme troublant avec lequel il évoque la texture et l’atmosphère de l’époque considérée, qui couvre trois décennies jusqu’au début des années 60, et surtout à cause de l’interprétation stupéfiante d’Ana de Armas. Le livre, écrit en 1999, s’articulait autour de quelques hypothèses fortes: la star comme création par elle-même d’une personnalité qu’elle n’a jamais complètement assumée, parce qu’en perpétuel conflit avec son vrai moi. Il y a surtout la dénonciation de son exploitation par les studios et par les hommes en général. Ce dernier aspect a été souligné par Dominik avec une intensité qui fait de Blonde un film d’horreur. On suit son enfance traumatisante auprès d’une mère en train de sombrer dans la démence (excellente Julianne Nicholson) parce qu’elle n’a pas la force d’élever seule sa fille. L’une et l’autre étant en manque du père disparu, la mère finit par transmettre à sa fille son propre fantasme d’un hypothétique retour de l’absent. Cette idée s’imprimera dans la tête de la jeune Norma Jeane, pour ne plus la quitter.

De là, Dominik développe différents thèmes, dont celui du double, fréquemment appuyé par des images de la star devant son miroir, se demandant qui est Marilyn et qui est Norma Jeane. Cette dualité trouve aussi un écho dans la relation (inventée) que Marilyn entretient avec Cass Chaplin et Eddie Robinson Jr, deux «gémeaux», eux aussi frappés d’une malédiction héritée de leurs pères respectifs. Leur ménage à trois réussit momentanément à désamorcer la nature binaire des conflits qui les obsèdent, mais cette liaison n’est pas dans l’intérêt du studio, pas seulement pour des raisons d’image. La star est enceinte, alors que sa cote est en train de grimper. Pas question de la laisser refuser un film. Elle doit avorter sans discuter. C’est là où Blonde montre toute l’étendue de l’implacable système de contrôle et d’exploitation (y compris sexuelle), qui n’accorde aucune chance à son personnage. Elle ne pouvait compter que sur elle-même, aucun de ses proches n’ayant su la protéger. Même les mariages reproduisaient dans le privé les préjudices de l’extérieur. Sous des dehors d’homme de bon sens, le premier mari s’est révélé jaloux et n’acceptait pas qu’elle échappe à son autorité. Même le dramaturge (Miller n’est pas nommé, comme dans le roman) s’étonne qu’elle lui fasse des remarques sensées, comme s’il partageait le préjugé qu’on ne peut pas être à la fois belle et intelligente. Elle n’était à l’évidence ni idiote ni inculte, le film lui laisse quelques rares occasions de le rappeler, mais à force de montrer qu’elle n’a aucune chance face à la pression industrielle et sociale, il donne l’impression de l’infantiliser.

Dans ses moments de dépression, Marilyn se sent traitée comme un morceau de viande, et de fait, Dominik décrit le système hollywoodien comme une véritable machine à broyer. Il le fait d’une façon très littérale, fréquemment répétitive, et on peut lui reprocher de recourir trop souvent au dialogue, la mise en scène se concentrant sur l’illustration. Elle est quand même magistrale, et donne lieu à une quantité de séquences mémorables: un voyage au cœur d’un feu de forêt, une scène de sexe euphorique avec les «gémeaux», la première de Certains l’aiment chaud, qui, au lieu d’une expérience exaltante, est vécue comme un cauchemar, et la plus émouvante et peut-être la plus révélatrice de toutes, où Marilyn cherche son porte-monnaie pour donner un pourboire, la caméra nous faisant visiter sa maison qui est à l’image de son propre état mental: elle ne sait pas où elle habite. La reconstitution de l’époque, qui varie les formats et les aspects, est d’autant plus troublante que la mise en scène opère souvent des transitions indiscernables entre l’extérieur (la réalité objective) et l’intérieur, ou la perception par Marilyn de cette réalité.

Lorsqu’il a cherché (pendant 14 ans) à financer son projet, Andrew Dominik le présentait comme un film définitif, et on comprend pourquoi au vu des influences qui l’ont nourri, et qu’il cite plus ou moins explicitement: Ingmar Bergman (Persona), Roman Polanski (Rosemary’s baby), un peu Martin Scorsese (Raging bull), et beaucoup David Lynch (qui avait lui aussi projeté de raconter l’histoire de Marilyn), dont Twin peaks fire walk with me est souvent évoqué jusque dans la musique du générique de fin pastichée par Nick Cave et Warren Ellis. Le résultat est à la hauteur des ambitions, mais au-delà de son caractère intemporel, le film est également en phase avec l’air du temps, à en juger par le nombre de films qui, d’une façon ou d’une autre, partagent le même angle: de Nightmare alley à Freaks out, en passant par Nope et jusqu’à Eo (qui démarre dans un cirque), tous portent un même regard critique sur la puissance destructrice de la société du spectacle. G.D.

28 septembre 2022 sur Netflix / 2h 46min / Drame, Biopic
De Andrew Dominik
Par Andrew Dominik, Joyce Carol Oates
Avec Ana de Armas, Julianne Nicholson, Bobby Cannavale

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