[CRITIQUE] BLACK BOOK de Paul Verhoeven

Pendant la Seconde Guerre mondiale, dans les Pays-Bas occupés et sur le point d’être libérés par les Alliés, une jeune femme juive rejoint la Résistance malgré elle au milieu du chaos : fuites, collaborations, trahisons, double-jeu, coups de théâtre et rebondissements… Que contient le petit livre noir ?

C’est la bonne nouvelle de l’année: le retour de Paul Verhoeven dans son pays d’origine apparaît dès les premières bobines de Black Book, comme revigorant et libertaire pour le Hollandais violent qui en profite pour revenir à ses premières amours et glisser quelques allusions subreptices à ses films réalisés aux Pays-Bas. Son cinéma n’a rien perdu de sa virulence ni même de son intelligence. Black Book, dont le récit est d’autant plus édifiant qu’il est inspiré d’une histoire vraie, permet au réalisateur de Starship Troopers à revisiter un pan de l’histoire de son pays tout en l’égratignant méchamment comme à l’époque de Soldier of Orange. La progression dramatique, construite sur le canevas grandeur et décadence à travers un personnage féminin qui n’hésite pas à user de son charme pour parvenir à ses fins, évoque Katie Tippel, modèle repris dans Showgirls, même si la relation amoureuse et ambiguë entre l’officier nazi et la résistante blonde renvoie inconsciemment aux mantes religieuses manipulatrices que Verhoeven aimait à mettre en scène dans ses premières œuvres (Le quatrième Homme dont la bisexualité, les fantasmes et l’érotisme chic/choc ont été repris dans Basic Instinct).

Le retour aux sources se veut donc avant tout un retour artistique avec une liberté de ton pour filmer une scène de sexe comme des séquences de tuerie extrêmement violentes qui renvoient aux excès de Soldier of Orange, autre film issu de sa période néerlandaise qui se déroulait dans le même contexte délétère et racontait une saga d’amitié et de mort sur fond de guerre où quatre amis se sont tant aimés. Certaines scènes comme la confrontation dans les toilettes où un nazi se balade dans le plus simple appareil devant deux demoiselles peu farouches évoquent le naturalisme de Turkish Delight où les personnages jouissaient de l’existence sans complexe. Seulement, cette fois, c’est Paul Verhoeven (68 ans) qui retrouve sa jeunesse et son inspiration véhémente pour pointer du doigt l’hypocrisie de l’espèce humaine au gré d’amitiés paradoxales et de liaisons tumultueuses. Il reprend cette rengaine populaire qui veut que l’enfer soit pavé de bonnes intentions où les incrédules sont bouffés par des esprits dominateurs. On sent déjà certains ayatollahs de la critique souligner le fait que le parcours de la jeune Rachel Steinn peut s’apparenter à celui de Verhoeven aux Etats-Unis (les américains étant bien entendu endossés par les nazis). Ce serait sans doute extrapoler: l’histoire ici n’est pas un prétexte revanchard pour régler des comptes, juste un moyen pour le cinéaste de raconter une histoire subversive et dérangeante avec les coudées franches.

D’un pays à l’autre, la sécheresse – retrouvée – du style Verhoeven qui n’a plus besoin d’avoir recours à la suggestion pour amplifier ses messages (la satire de l’Amérique militariste et belliciste dans Starship Troopers, la critique du monde cynique et racoleur du show-business, incarnée par un Las Vegas transpirant un sexe sans âme, dans Showgirls) donne au film une fluidité remarquable qui fait passer tous les éléments – même ceux qui peuvent paraître les plus improbables alors que l’époque et le contexte favorisent ces succession d’événements souvent atroces – comme une lettre à la poste tout en laissant une empreinte forte sur le spectateur.

Mais la grande classe de Paulo, avant tout, c’est de refuser le chantage à l’émotion pour aller à l’essentiel, sans détours alambiqués. Certaines scènes, comme celles des massacres, sont renforcées par une musique grandiloquente pour désamorcer le pathos. Cette mécanique qui fluctue entre grotesque et tragique tend à faire passer les éléments les plus choquants comme lorsque la résistante est contrainte de chanter avec celui qui a zigouillé les membres de sa famille. Verhoeven ne cherche pas à dépeindre la guerre de manière fantaisiste ou des tableaux ostensiblement léchés à la Visconti. L’émotion naît justement des moments les plus simples: des regards qui se passent de commentaires, des sentiments inavouables et surtout d’une histoire d’amour impossible entre deux personnes (le nazi et la résistante) qui n’auraient jamais pensé éprouver des choses aussi fortes l’un pour l’autre tant leur revendication et leur haine auraient dû les séparer. Si, dans Kattie Tippel, l’ascension sociale était représentée de manière presque ludique (le sexe était également l’ascenseur sociale dans Showgirls), il n’est question ici que d’êtres humains, avec leur part lumineuse et plus souvent leur part sombre qui jouent au chat et à la souris (le bien et le mal sont des notions bannies du vocabulaire). Emmerdant le manichéisme, Verhoeven opte pour l’ambiguïté moite, les histoires d’amour indécises, les confrontations inattendues. C’est infiniment plus stimulant.

En jouant sur les faux-semblants, les jeux de duperies et les préjugés qui corrompent les relations humaines, Verhoeven réduit avec cruauté et lucidité la guerre à un théâtre de l’absurde et assène beaucoup de choses profondes avec légèreté. En somme, dissèque la pourriture humaine dans ses pires retranchements tout en assénant que personne n’est vraiment un salaud ni même un vertueux dans les situations extrêmes. Il tient cependant à ce que toute la lumière soit faite sur sa ténébreuse histoire. Ça lui a pris plusieurs années pour la construire, ça nous prend deux heures et demi à la suivre; et l’intensité ne décroît jamais, grâce à l’interprète principale Carice Van Houten, à la fois suave, sensuelle et résignée – vraie révélation. Procédé souvent artificiel, le système de la boucle – Black Book s’ouvre sur une introduction touchante et s’achève par un plan final marquant –, est ici utilisé à bon escient, permet de prolonger le débat et de poser les bonnes questions au spectateur.

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