Le réalisateur Peter Strickland s’était fait remarquer avec un court métrage new-yorkais, Bubblegum, dans lequel on pouvait voir Holly Woddlawn, un artiste transgenre portoricain appartenant à la bande d’Andy Warhol dans les années 70 (il jouait dans « Flesh » et « Woman in Revolt », de Paul Morrissey) et Nick Zedd, acolyte de Richard Kern et Tommy Turner, fondateur du mouvement « cinema of trangression ». Le réalisateur britannique est passé au long avec Katalin Varga qu’il a tourné en Roumanie avec une équipe Hongroise. De bout en bout, Strickland travaillait les variations d’intensité et les perceptions pour donner au récit des allures de conte étrange, proche de la transfiguration morbide, où luisait un sentiment persistant de tension et de danger. Il prenait également le temps d’introduire des personnages opaques dont les visages restaient fermés et se nourrissait de leur ambiguïté pour capter l’instinct de survie face à des situations effroyables. Pour donner des repères, ce film inapprivoisable évoquait David Lynch pour les miasmes pathologiques et Philip Ridley (« The Reflecting Skin ») pour l’univers fantastique hérité de Bram Stocker. Moins de quatre ans après cette expérience du genre intense, Peter Strickland signe « Berberian Sound Studio » qui se présente comme un hommage au giallo et aux productions impures des années 70. Le but ? Retranscrire par des moyens purement cinématographiques la dimension charnelle de l’horreur. C’est aussi un film mental et sensoriel qui adopte le point de vue d’un ingénieur du son (Toby Jones) à l’existence tourmentée (ou pas), rongé par la frustration. A l’arrivée, ce pari de genre pourrait bien être le plus audacieux et le plus fétichiste depuis « Amer » (Bruno Forzani et Hélène Cattet, 2009).
Le film d’horreur sur lequel le protagoniste travaille, tout en restant passif comme dans un cauchemar immobile, pourrait parfaitement être un de ceux réalisés par Lucio Fulci ou Dario Argento. Mais ledit film n’est jamais montré, toujours suggéré par un travail sonore synthétique dont la fonction ne se limite pas au simple accompagnement des images, par la composition de Broadcast clairement sous influence des Goblins, et par le hors-champ. Tout cela serait irritant si l’exercice n’était pas aussi stimulant, ouvert à de multiples interprétations – même les plus aberrantes. Est-ce une manière de rompre avec la dictature de l’explicite? Est-ce pour montrer la construction d’un film dans les coulisses et en live sans que l’on soit capable de définir ce qui appartient au réel et ce qui appartient à la fiction? Et, surtout, est-ce que l’ingénieur du son est vraiment ingénieur du son? Personne ne raisonne de la même façon en le voyant, personne ne comprend la même chose en sortant de la salle. Et c’est tant mieux. Hanté par David Lynch et Roman Polanski, « Berberian Sound Studio » se révèle extrêmement libre, jouant habilement de ce qui se passe dans la tête du personnage principal comme dans celle des spectateurs. Comme dans son précédent « Katalin Varga », le réalisateur Peter Strickland gratte le vernis des apparences, multiplie les lieux oppressants, trafique des images de nature indéfinissable, mélange les époques, les sensibilités et les nationalités.
Au-delà du ludisme (plaisir simple de déchiffrer un rébus), il n’est pas aberrant d’y voir en filigrane une réflexion sur le pouvoir des images de cinéma. D’autant plus parlante aux cinéphiles de vidéoclub qu’elle évoque l’envie terrible de voir un film interdit ou maudit, la façon dont certaines visions peuvent agir sur l’imaginaire ou la vie quotidienne, la manière dont finalement chacun construit son propre film. C’est aussi un hommage au cinéma underground et à sa mort – à une heure où les films artisanaux sont menacés par une convention collective. Harmony Korine l’a affirmé avec « Spring Breakers », Peter Strickland le confirme dans « Berberian Sound Studio »: plus rien ne sera comme avant. D’aucuns n’y verront que du feu. Pourtant, ce film-là n’a rien d’une illusion d’optique : tout est à l’écran.

