Et là-bas quelle heure est-il? Bangkok, mégalopole en perpétuelle expansion. En son cœur, la rue Thaniya, quartier rouge destiné à la clientèle japonaise. Luck en est l’une des reines. Elle subvient à sa famille nombreuse demeurée dans une province du nord-est, près de la frontière laotienne. Un jour, elle retrouve Ozawa, un ancien client et amant qui vivote dans une chambre modeste des bas quartiers. Quand Ozawa doit se rendre au Laos, elle l’accompagne pour le présenter à ses proches et comme pour lui donner une dernière chance. Loin de Bangkok, Ozawa aspire à une vie paisible, mais c’est sans compter sur les cicatrices du colonialisme, des guerres, et celles de Luck.
Sur les traces d’Apichatpong. Précédé d’un joli buzz, Bangkok Nites du réalisateur japonais Katsuya Tomita est bien le lancinant moment de contemplation promis par les critiques depuis plusieurs mois. C’en est presque difficilement explicable de dire pourquoi cette plongée dans les nuits thaïlandaises, admirablement éclairée (Takumi Furuya, chef-op surdoué), connectée qu’elle est sur les affects les plus remuants (ça fait du bien aux yeux) et les influences les plus cinéphiles (surmoi Apichatpong afférent) se révèle particulièrement hypnotisante sur l’instant. On y voit des filles de joie alanguies, des japonais goujats, des néons aveuglants, des buildings surplombants et, par la grâce des images, on cerne une réflexion sur un pays en proie à tant d’ambivalences et de paradoxes très voyants.
C’est beau de questionner des vies de cette façon, avec cette sensibilité de regard, ce désir d’éviter tout lieu commun sur le plus vieux métier du monde, cet angle inédit (les japonais à Bangkok par le prisme des prostituées) pour révéler la misère sexuelle et les disparités marchandes entre deux pays. Reste un souci, majeur: la durée. 3h02, c’est beaucoup. Beaucoup trop pour ne pas tester les résistances des plus résistants qui, un poil fourbus pendant la projection et groggy en en sortant, n’y verront, à défaut d’extase, qu’un bel objet de cinéma narcoleptique pour gogos festivaliers. C’est réducteur, évidemment. Mais on a parfaitement le droit de le penser.

