Babylon de Damien Chazelle divise la rédaction Chaos. Afin de donner la parole à toutes les sensibilités, voici le fameux pour/contre.
POUR (par Gérard Delorme)
Amis du bon goût et de la mesure, passez votre chemin! Avec ses trois heures et neuf minutes, le quatrième film de Damien Chazelle est un monument qui exalte sans modération l’exubérance et la démesure au cinéma tel qu’il se pratiquait à une époque (les années 30) où tout semblait possible, et rien n’était interdit. Et de fait, l’ambition et la créativité, tout comme le succès ostentatoire ne connaissaient pas de limites, mais l’ivresse des sommets pouvait très vite céder la place à la gueule de bois, à la déchéance et au désespoir.
La séquence pré-générique, qui décrit une orgie dans une villa sur les hauteurs de Los Angeles est une telle débauche de sexe, de drogues et de comportements excessifs qu’on en sort effaré en se demandant comment Chazelle va pouvoir suivre avec la même intensité, sachant qu’il reste près de trois heures à remplir. Ce qui la rend fascinante et presque enviable n’est pas tellement ce qu’elle décrit, mais l’insouciance et l’absence totale d’inhibition avec laquelle les participants se lâchent (il y a des journalistes parmi les invités). Au bout du compte, cette longue exposition qui cite ouvertement Kenneth Anger sert à établir le contexte, et à présenter les principaux personnages, tous plus ou moins inspirés de la réalité (certains, comme Irving Thalberg conservent leur vrai nom). Trois d’entre eux sortent du lot: Jack Conrad (Brad Pitt) est un acteur spécialisé dans les rôles romantiques, au faîte de sa célébrité. Drôle et élégant, polygame et alcoolique, il vit au présent, sentant que l’avenir est incertain. Nellie La Roy (Margot Robbie) est une starlette opportuniste, affligée d’une addiction au jeu et prête à tout pour faire carrière. Manny Torres (Diego Calva) joue à la fois le candide et un participant actif de l’industrie : au début, il est juste un factotum, mais son habileté technique, son inventivité et sa compréhension des comportements humains lui vaudront de grimper les échelons jusqu’à devenir producteur. Secrètement amoureux de Nellie, il essaie tant bien que mal de la préserver des ennuis qu’elle attire immanquablement, tout en assistant à l’évolution rapide de l’industrie.
À travers leurs différents points de vue, l’histoire retrace les changements arrivant à cette époque avec l’apparition du parlant. C’est l’occasion de séquences spectaculaires à la fois comiques, tragiques et instructives, comme celle qui montre comment une équipe entière, Nellie en tête, apprend les rudiments de la prise de vue avec le son synchronisé. Chazelle célèbre le cinéma sans être dupe. Il adore le processus quasi alchimique du film en train de se tourner, le travail d’équipe, et la stimulation créative qui en résulte, révélant des talents insoupçonnés à tous les niveaux. Il connaît aussi le revers de la médaille, notamment la pression exercée à tous les niveaux, financier, créatif, qui, pour être soulagée, appelle diverses aides chimiques ou alcoolisées, généreusement dispensées par des spécialistes sur les plateaux et en dehors. Il y a aussi les désillusions, comme celle du trompettiste de jazz Sidney Palmer (Jovan Adepo), qui se réjouit de se voir offrir gloire et fortune grâce au parlant, avant de rapidement prendre conscience qu’il doit aussi composer avec le racisme et la bigoterie d’une partie du public. Celui-ci aussi est mis en scène dans Babylon à l’occasion de multiples projections qui révèlent essentiellement les réactions de la salle, pour le meilleur et pour le pire. Chazelle a lui-même été soumis à ce verdict: les résultats du film au box office américain sont franchement désastreux.
Au moins, le cinéaste aura eu l’opportunité de faire son Once upon a time in Hollywood à lui, et ce n’est pas un hasard si deux des acteurs du film de Tarantino sont convoqués ici. Brad Pitt joue un rôle qui ressemble à celui de Di Caprio dans Once upon a time in Hollywood, et Chazelle va jusqu’à reproduire une scène où Margot Robbie, en tant qu’actrice, se rend dans une salle de cinéma pour observer les réactions des spectateurs. Plus généralement, Chazelle cite et rend hommage à une quantité d’autres films, de Boogie nights à Singing in the rain. La fin confirme cette approche plus proche de l’adoration que de la critique, avec un collage psychédélique de ce que le cinéma est devenu après l’époque qu’il décrit. Elle semble suggérer que le souvenir des films persiste plus longtemps que celui de ceux qui les ont faits. C’est aussi à eux que Babylon rend hommage. G.D.
CONTRE (par Morgan Bizet)
En trois films seulement, Damien Chazelle est devenu la nouvelle coqueluche de Hollywood. De Whiplash en 2014 à First Man en 2018 – en excluant volontairement Guy and Madeline on a Bench Park (2009) qui tient plus de l’essai confidentiel – le jeune Américano-français s’est bâti une œuvre revisitant un certain classicisme hollywoodien (les années 50) dynamité par l’influence de la Nouvelle Vague (Godard et surtout Demy). Un cinéma «jazz» où le montage est conçu comme le «beat» des films, redoublant la musique omniprésente de son collaborateur de toujours, Justin Hurwitz. Une forme excitante et charmeuse, qui hélas ne se dépareille jamais d’une forme de lassitude et d’essoufflement (un comble pour un jazzman de l’image) et d’une naïveté qui jusqu’ici restait touchante.
Babylon est le film le plus ambitieux de Damien Chazelle à ce jour, autant par le sujet (Hollywood à la fin des années 20, le passage au parlant et la mort des idoles du muet) que par la durée (3 heures!). Un projet de plus à s’inscrire dans la tendance réflexive du cinéma américain, apparue en réaction à la menace des plateformes et à celle de la désertion des salles. Comme à son habitude, Chazelle filme le métier d’artiste comme une malédiction – être artiste exige un sacrifice – distillée ici dans un récit classique de rise and fall. Autre nouveauté, fruit de l’ambition démesurée du film, la narration est découpée autour de cinq pôles, dont trois principaux: deux jeunes gens aux dents longues (Manny Torres et la décadente Nellie LaRoy), et une star alcoolique (Jack Conrad). Ses cinq personnages, liés par les fils du destin, sont comme les membres d’un même groupe de musique. Si la partition est virtuose et quasi parfaite le temps d’une longue scène de liesse introductive, elle devient désarticulée une fois que le film multiplie les pistes narratives. Tout ce qui touche les minorités (le trompettiste Sidney Palmer, la rédactrice d’intertitres Lady Fai Zu) sombre dans l’anecdotique, tandis que les séquences qui agglomèrent les trois personnages principaux sont autant de morceaux de bravoure dysfonctionnels.
Le film pèche par excès et par boulimie, et toutes ses scènes ne se valent pas. Certains parleront de générosité, mais sur 3 heures, l’expérience peut virer au cauchemar et à la torture sensorielle. Hystérie, trash de pacotille (du caca, du vomi, beurk!), bêtise, Babylon est une foire à laquelle il manque la folie et la fièvre. Car Chazelle ne peut aller trop loin, afin de ne pas perdre de vue le projet secret de son film: un hommage au cinéma, et à ses figures disparues, avalées par le système. Par deux fois, le réalisateur nous assène son discours didactique: 1. Une critique de cinéma explique à Jack Conrad que les acteurs, mauvais ou bons, sont voués à l’immortalité. 2. Un montage final qui revisite une certaine histoire du cinéma (que des œuvres connues, bien sûr) à laquelle le cinéaste intègre les images de son propre film. Un auto-sabotage en bonne et due forme. Dénué du charme et de l’énergie de ses précédents films, on a comme l’impression que le cinéma de Damien Chazelle ne serait qu’un délire infantile de cinéphiles. M.B.
18 janvier 2023 en salle / 3h 09min / Historique, DrameDe Damien Chazelle Par Damien Chazelle Avec Brad Pitt, Margot Robbie, Diego Calva |

