Il y a 13 ans, James Cameron avait jeté un colossal pavé dans la mare du cinéma, provoquant un tsunami dont les ondes se font encore sentir aujourd’hui. Avec Avatar, il n’avait pas seulement réalisé un film révolutionnaire, il a aussi forcé l’industrie – jusqu’aux exploitants – à adopter la 3D et donc à se moderniser en profondeur, incitant quasiment toute la planète à s’équiper de projecteurs numériques. En inventant des outils sur mesures pour donner vie à l’histoire qu’il avait à raconter, il a aussi légué ces mêmes outils à une profession qui les a utilisés avec plus ou moins de discernement. On ne peut pas dire que la 3D ait été un succès. À part quelques exceptions (Martin Scorsese ou Ang Lee, qui ont vraiment pensé leurs films en 3D), la plupart des metteurs en scène se sont contentés de convertir les leurs en postproduction après avoir les avoir saupoudrés de quelques paresseux effets de jaillissement.
Aujourd’hui, l’image de synthèse a été surexploitée au point de lasser le spectateur, incitant des gens comme Christopher Nolan à inverser la vapeur et revenir aux effets réels (comme de détruire un vrai Boeing 747 dans Tenet). De fait, la médiocrité essentielle des franchises Marvel fait du tort au cinéma à vocation spectaculaire, et on peut comprendre les préjugés défavorables d’une partie du public vis-à-vis d’Avatar 2. C’est oublier que Cameron ne fait rien comme les autres: il pense et voit plus grand, à tous les points de vue, et les moyens colossaux qu’il déploie pour rendre crédible un monde totalement virtuel sont à la mesure de son ambition. Le résultat, tel qu’il apparait dans Avatar 2: la voie de l’eau, est une réussite éclatante.
Sur le fond, l’histoire est à la fois classique et visionnaire. Cameron reprend les éléments du premier, mais en ayant pris soin de réfléchir à ce qu’ils impliquent aujourd’hui, où les préoccupations écologiques prennent une importance majeure et où l’héroïsme n’est plus le monopole du mâle dominant. Le film est donc une fable sur la nécessité de vivre en harmonie avec son environnement, et un avertissement sur ce qui peut arriver dans le cas contraire. Ici, Jake Sully et sa famille connaissent une vie heureuse dans leur forêt luxuriante, lorsque débarque une expédition de terriens décidés à exploiter par la force les ressources de la planète dont ils ont été expulsés dans le précédent film. Une armée les accompagne avec à leur tête le colonel Quaritch (Stephen Lang), obsédé à l’idée de capturer Jake Sully, qui dirige la rébellion. Pour éviter de mettre en danger les habitants de la forêt, Sully choisit de disparaître avec sa famille et trouve refuge auprès d’une tribu qui vit au bord de la mer. La famille apprend à se familiariser avec ce nouvel élément en attendant l’inévitable irruption de Quaritch et de sa troupe.
Ce récit qui opère une synthèse de tous les genres (western, drame familial, récit d’apprentissage, film de guerre), prend une dimension supérieure grâce à son contexte inédit. Cameron est un prodigieux inventeur d’univers, et de ce point de vue, il n’a qu’un égal, c’est Hayao Miyazaki, auquel il rend hommage en développant certaines de ses idées visuelles. Le résultat est particulièrement convaincant dans la deuxième heure, qui invite à découvrir un univers aquatique prodigieux, mais n’incite pas moins à nous intéresser à notre propre environnement, même s’il est en train de partir en cendres. Ici, la flore et la faune vivent dans une harmonie presque trop belle pour être crédible (quasiment aucune plante ou aucun animal agressif), mais elle sert à accentuer le contraste avec la nature prédatrice des humains. L’inévitable conflit se déroule au cours de la spectaculaire (le mot est faible) dernière heure, où les humains déploient un arsenal monstrueux (et probablement fonctionnel, Cameron étant capable de les avoir fait réaliser en vrai pour les tester).
Contrairement aux scènes d’action de chez Marvel qui ont pour seule justification d’avoir été programmées à intervalles réguliers par des fonctionnaires du marketing, les scènes d’action font ici avancer l’histoire jusqu’à une conclusion effarante qui compile les moments les plus forts d’Aliens et de Titanic – le cinéaste aurait eu tort de se priver de bonnes idées sous prétexte qu’il les a déjà exploitées. Techniquement, Cameron a inventé de nouveaux outils, et en a perfectionné d’autres comme le HFR. Mais là où Ang Lee expérimentait sans convaincre avec son défilement à 120 images par seconde dans Gemini man, Cameron réussit à imposer différentes vitesses de défilement de façon indétectable pour offrir une expérience sensorielle totalement inédite et euphorisante. De la même façon, la 3D est immersive au point qu’on l’oublie pour se fondre dans l’image et le récit. Même l’apparence des navis, qui a pu susciter quelques commentaires goguenards de la part des sceptiques, s’oublie pour laisser vivre les personnages, magistralement interprétés.
À la fois exigeante, militante et généreuse, l’approche de Cameron prouve que lorsqu’il est bien pensé, le cinéma de divertissement peut être non seulement estimable, mais générateur de progrès, et il faut espérer que son exemple suscitera un sursaut de qualité au sein d’une industrie qui en a bien besoin. G.D.
De James Cameron Par Amanda Silver, Amanda Silver Avec Sam Worthington, Stephen Lang, Joel David Moore Titre original Avatar: The Way of Water |