« Astrakan » de David Depesseville : premier long métrage radical et puissant, le « Bruno Reidal » de 2023

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Samuel, 12 ans et orphelin, est en famille d’accueil. Le sort de ses géniteurs est un quasi-mystère, et voilà un moment semble-t-il qu’il se trouve chez ce jeune couple, déjà parents de deux autres garçons. Sauvage, un peu mutique sur les bords, sale et imprévisible, le vilain petit canard a du mal à se fondre dans la masse. Dans un Morvan sans âge (cela pourrait se passer hier ou aujourd’hui) où l’on prie parfois encore le soir, où l’on préfère appeler un magnétiseur plutôt qu’un psy, l’enfant contemple le monde d’un œil morne, la clope au bec, souvent témoin de ce qu’il ne devrait pas voir, comme c’est souvent le cas au plus jeune âge. Au spectateur de combler les trous de cette petite âme au royaume des traumas et de l’amour en fuite. C’est dit et redit: à l’image des paysages doux et rudes à la fois, Astrakan convoque les spectres de Jean Eustache, Robert Bresson, Maurice Pialat, Louis Malle ou Jean-Claude Brisseau. Parce qu’ils avaient, eux aussi,, encapsuler l’enfance sans peur de dire ou de montrer les choses, entre la caresse et la gifle.

Une enfance dans toute son âpreté et son étrangeté, dans toutes ces grandes «petites choses»: le lait qui boue sur le feu, les orties qui piquent, les coups ou les premiers baisers, les baignades imprévues, le film interdit dans la chambre des parents (avec Brigitte Lahaie of course), les ennuis d’église et les fuites ratées, le lait et le sang, les slips sales et les batailles de boule de neige. Et un mot enterré qui pourrait tout changer, unique manière de parler sans rien dire pour son personnage principal, dont les adultes ne perçoivent que la surface des choses. Adultes d’ailleurs incarnés par deux tandem: celui de Bastien Bouillon et Jehnny Beth, incongrus et pourtant totalement à leur place en jeunes parents, capables du pire comme du meilleur, puis plus discrètement Lisa Heredia et Paul Blain: elle, ancienne égérie de Brisseau; lui, fils de Gérard Blain, cinéaste auquel on devait, entre autres, le terrible Un enfant dans la foule. Pas du genre bruyant, ni bourreau, ni juge, Astrakan convoque mille sentiments au détour d’un geste ou d’un bruissement de feuille, se laisse dérouler comme on déroule un souvenir, avec ce que cela implique d’ellipses et de moments clefs sans en avoir l’air. Avant de finir par exploser dans un ultime jaillissement mental à l’onirisme orageux. Après Bruno Reidal l’année dernière, le plaisir de tomber à nouveau sur un premier long radical et puissant se prolonge… J.M.

8 février 2023 en salle / 1h 44min / Drame
De David Depesseville
Scn David Depesseville
Avec Mirko Gianinni, Jehnny Beth, Bastien Bouillon

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