Le Denis Ménochet movie de l’été n’est pas celui que vous croyez. A côté du balourd petit numéro du père Ozon (Peter Von Kant), un autre film à la bande-annonce hasardeuse s’invite dans vos salles réfrigérées cet été: As Bestas de Rodrigo Sorogoyen, l’homme qui s’est vite octroyé une réputation de solide polar-maker avec Que Dios nos perdone, Madre et El Reino. On y voit un duo d’acteurs bien de chez nous (Denis Ménochet donc – qui délaisse ici les cols ouverts chatoyants de Fassbinder pour les mêmes shorts Décathlon que portait votre oncle dans les années 90 – et Marina Foïs, dont le talent n’est plus à démontrer) en couple installé dans un petit village de Galice. Tous deux pratiquent l’agriculture écoresponsable et restaurent des maisons abandonnées pour faciliter le repeuplement de ce bled paumé. Leur intégration semble acquise, sauf que leur opposition à un projet d’éolienne va mettre le feu aux poudres, en privant les locaux du coin – pas vraiment gagnés par la mondialisation heureuse vantée par vos chaînes de télé favorites – de sources de revenus importantes. Ils pensaient partager un chaleureux pastaga avec leurs nouveaux voisins, et se retrouvent avec leur élevage de tomate niqué et leur puits empoisonné, le tout au milieu de quolibets proférés par des pochards mal réveillés chez qui l’alcool permet d’échapper à un quotidien grisou-grisou…
Ce redneck movie sauce européenne est moins trash et moins glauque que son modèle évident, Les Chiens de paille de Sam Peckinpah (1971), où un jeune mathématicien fuit l’Amérique et son atmosphère orageuse pour émigrer en Cornouailles où il est confronté dès son arrivée à l’agressivité des autochtones. Sorogoyen dit justement avoir choisi Ménochet pour son côté anti-Dustin Hoffman, roi de l’esquive transformé en père la Gâchette dans l’opus magnum de Peckinpah. Ici la tendresse comme la brutalité s’inscrivent sur le visage rond de l’ambigu Ménoche, et sa femme Marina voit bien que son gros nounours est clairement en train de vriller (on ne dit pas qu’on ne réagirait pas de la même façon à la place de ce dernier).
En termes d’ambiance, As Bestas va donc plus chercher dans le polar psychologique que dans le slasher rural, variation qui achève de rendre ce thriller fermier plus que fréquentable: 1. L’absence de manichéisme – As Bestas étant un drame social avant d’être un film de terreur, on se retrouve à avoir de l’empathie pour les méchants désignés d’office – mention spéciale pour les deux frères que jouent Luis Zahera et Machi Salgado, menaçants comme tout – et ça c’est passionnant 2. La mise en scène de Sorogoyen, portée notamment par des plans-séquences de douze minutes où la tension (et la mayo) montent fort et bien. Le postulat a priori outré (des méchants autochtones enracinés dans leur terre ne veulent pas que des urbains instruits viennent empiéter sur leur territoire) est donc évacué au profit d’un film savamment bien dialogué et dirigé. Rien ne sonne faux dans ce film qui d’ailleurs divise la rédaction et qui devrait alimenter aussi le débat chez vous, quand viendra l’heure de sortir votre planche à saucisson et votre Apérol acquis par pack de 6 au Casino du coin, seul moment de l’année où toutes les haleines autour de la table sont chargées par ce doux fumet d’aïoli et où tout le monde trouve ça super! G.R.
