“Le disco, ça craint”: situé à ce moment charnière qui s’appelle le grand basculement dans les années 80 (aussi surnommé “le grand cauchemar” dans notre presse de gauche), Armageddon Time de James Gray promettait une vue imparable sur les années Ted Trump, magnat foster-kanien régnant en maître sur l’immobilier du Queens et de Brooklyn depuis l’après-guerre, et père du “self-made man” à la crinière couleur feu que vous connaissez bien. À des années-lumière du pamphlet, l’attaque se fera finalement plus modeste, James Gray préférant dans son nouveau long métrage activer le mode pudique resserré autour de la cellule familiale, schéma qui n’ébranlera pas trop les fans de son début de carrière.
L’intrigue ne laisse pas vraiment de doute quant au caractère autobiographique de la chose: un gamin de 10 ans nommé Paul Graff s’emmerde sévère dans sa salle de classe et s’imagine embrasser une carrière d’artiste, secoué comme tout par un tableau de Kandisky. Le hic, c’est que ses parents attendent d’abord de lui qu’il nous ramène des bonnes notes à la maison, qu’il se tienne correctement à table, et qu’il arrête de nous bassiner avec ses aspirations déconnectées du monde matériel (“Mon père… il était charron” aurait pu glisser le Gray dans son métrage). Seul ami du petit Paul dans ce film souvent tourné en décor intérieur: Johnny Davis, un Afro-américain vivant seul avec sa grand-mère et victime expiatoire qui prend pour tous les autres dès lors que surgit un chahut en classe. Le système de l’enseignement privé en prend pour son grade, tout comme ces vilains cyborgs on zeir way to success qui ressusciteront avec les années Reagan.
Vous devez vous dire que tout ça sent quand même pas mal la Pasta-Box réchauffée très nettement en deçà du potentiel du cinéaste. Sauf que… Sauf que le film est enveloppé d’une fragilité qu’on a jamais sentie aussi sincère qu’ici, que les yeux du petit Graff pourraient emporter avec eux n’importe quel spectateur ahuri (même ceux qui passent la séance à zieuter névrotiquement leur smartphone sans se douter une seconde qu’ils nous ruinent notre propre expérience), et que le film recèle de petites trouvailles aussi discrètes qu’imprévues qui rendent le tout very very moving. Regardez par exemple ces deux moments du film où les corps d’ordinaire corsetés par la mise en scène grayenne se dérèglent et esquissent quelques pas de danse (ça, pour faire le con au fond de la classe; là, pour accompagner le réveil matinal très brutal du personnage principal) et apportent, dans l’univers archimillimétré et métronomique du réalisateur, les petites doses de folie qu’on attendait depuis longtemps. Comme Paul Thomas Anderson, James Gray n’a jamais vraiment coupé le cordon avec les seventies. G.R.
| 9 novembre 2022 en salle / 1h 55min / Drame De James Gray Par James Gray Avec Anne Hathaway, Jeremy Strong, Banks Repeta |
