1989. Aloïs Nebel est chef de gare dans une petite station tchèque, non loin de la frontière polonaise. Il vit seul, mais quand le brouillard se lève, il croit voir les fantômes de son passé. L’irruption d’un étranger l’obligera à affronter ses cauchemars. L’irruption d’un étranger bouleverse sa vie. Réfugié dans la gare centrale de Prague, il croise celle qui lui donnera l’amour dont il a besoin pour sortir du brouillard de ses souvenirs.
Pour son coup d’essai, Tomas Lunak adapte une trilogie de bande-dessinée de Jaroslav Rudiš et Jaromír 99, et ose la rotoscopie (technique qui consiste à relever image par image les contours d’une figure filmée en prise de vue réelle pour en transcrire la forme et les actions dans un film d’animation) que Richard Linklater avait récemment utilisé dans A Scanner Darkly, pour donner l’illusion d’une torpeur hallucinée. Idéale pour adapter au cinéma un roman graphique comme Black Hole de Charles Burns, elle convient aussi à cette forme de puzzle morcelé nourri par l’expressionisme, la mélancolie et la lamentation qui, à la manière du Valse avec Bachir, de Ari Folman, traduit le désenchantement d’un pays en noir et blanc et retranscrit le brouhaha mental d’un chef de gare, personnage allégorique dont la vie défile sous ses yeux.
Entre 1945 et la «révolution de velours» et 1989, au moment où le régime communiste s’effondre, on navigue à vue dans les limbes d’un pays Kafkaïen (évidemment…) en voie d’extinction. Malgré une impression d’immobilisme, la narration voyage aussi bien dans le temps que dans l’espace. La trajectoire est menée avec une assurance virtuose, exigeant une attention de chaque seconde et la séquence finale justifie à elle seule tout ce qui a précédé. Pour sûr, c’est un exercice de style, avec les limites que cela supporte. Mais les personnages ne sont pas des écorces vides et ce train-fantôme qui sort de sa nuit de brouillard («Nebel» en allemand) pour mieux nous hanter réserve suffisamment de surprises pour ne pas donner envie d’en descendre.

